Rediffusion

Un homme singulier – à propos du Peuple de mon père de Yaël Pachet

Écrivain

Dans Le Peuple de mon père, Yaël Pachet fait le portrait de son père défunt, Pierre. Professeur, intellectuel, pilier de la Quinzaine littéraire de Maurice Nadeau, Pierre Pachet (1937-2016) devint à proprement parler écrivain sur le tard, avec un livre assez extraordinaire, Autobiographie de mon père, où il racontait, ainsi, la vie de son propre père à la première personne… Ce n’est pas ce qu’a choisi de faire ici sa fille, mais c’est encore une affaire de filiation et de famille, d’identité, peut-être de genre, et surtout de littérature : rendre justice à son père, c’est trouver la justesse d’une forme, dans un livre qui respecte – magnifiquement – la singularité de son sujet. Rediffusion du 24 octobre 2019.

Pierre Le Tan vient de mourir, et l’on s’est souvenu qu’il avait illustré, parmi tant d’autres, avec son génie propre, la couverture d’un livre de Pierre Pachet au si beau titre, si simple, comme un Lied de Mahler, Adieu. L’adieu était alors celui adressé à sa femme Soizic, décédée en 1999, dans un texte d’une très grande puissance d’émotion, pourtant sans effusion superflue, comme écrit d’une voix juste autant que brisée. Le geste est désormais vers lui retourné, par sa fille Yaël, dans un livre qui rend hommage, dans sa forme même, à l’originalité d’un homme un peu hors normes, Le Peuple de mon père.

Cette originalité est celle d’un écrivain, un intellectuel bien sûr, et d’abord un professeur assez singulier, quelque chose comme un irréductible râleur, insoumis aux modes, un drôle de type, pour tout dire, qui avait presque toujours l’air de surgir de mauvaise humeur, quand on suivait son cours de littérature à Jussieu. Cela m’est arrivé le temps bref d’une année, quand je préparais un concours dont Pachet avait en charge une petite partie du programme, en littérature comparée.

Significativement, sa fille commence par là son récit, évoquant cette activité d’enseignant dans une première séquence qui voit le professeur, son père, traverser presque rituellement la Seine pour accéder, sans couture ni coupure apparente avec le monde alentour, à la salle où sa parole se donnera aux étudiants, dans un dispositif qui peut rappeler quelque chose d’un idéal grec ancien (Pachet avait soutenu une thèse sur les fragments de Cléanthe, un disciple de Zénon, et traduit entre autres la République de Platon) : « Il était professeur de littérature à Jussieu. C’est-à-dire qu’il prenait le bus, le matin, le 47 exactement, avec à la main un sac en plastique et des livres dedans. Le bus empruntait le pont Sully pour traverser la Seine. Le soleil frappait l’eau grise du fleuve. Toute la beauté de Paris se réfléchissait alors sur l’eau, encadrée par les quais, les escaliers de pierre, le


Fabrice Gabriel

Écrivain, Critique littéraire