O Opinion

Hommage

La patrie de l’étranger

écrivain

Immense auteure, récompensée par le prix Nobel en 1993, Toni Morrison est morte dans la nuit de lundi à mardi à l’âge de 88 ans. En hommage nous republions ce texte que nous avions fait paraître le 26 février 2018, l’une des six conférences données à Harvard sur « la littérature de l’appartenance ». Texte qui figure dans le volume L’Origine des autres. Rediffusion d’été.

Si l’on exclut l’apogée de la traite des esclaves au XIXe siècle, les mouvements de population massifs survenus durant la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXIe siècle se sont avérés plus importants que jamais. Ce sont des déplacements d’ouvriers, d’intellectuels, de réfugiés et d’immigrants, qui traversent les océans et les continents, qui arrivent par la douane ou sur des embarcations précaires, qui parlent de multiples langages d’échanges commerciaux, d’intervention politique, de persécution, de guerre, de violence et de pauvreté. Il ne fait guère de doute que la redistribution (volontaire ou involontaire) de la population sur toute la surface du globe figure en première place à l’ordre du jour de l’État, dans les salles de conférences, dans les quartiers, dans la rue. Les manœuvres politiques visant à contrôler ces déplacements ne se limitent pas à surveiller de près les dépossédés et/ou à les retenir en otages. Une bonne partie de cet exode peut être décrite comme le voyage des colonisés vers le siège des colons (les esclaves, en quelque sorte, quittant la plantation pour se diriger vers le domicile du planteur), pendant qu’une plus grande partie représente la fuite de réfugiés de guerre et (dans une moindre mesure) la délocalisation et la transplantation des classes de gestionnaires et de diplomates aux avant-postes de la mondialisation. L’établissement de bases militaires et le déploiement de nouvelles unités militaires ...

Toni Morrison

écrivain, Prix Nobel de Littérature