Rediffusion

La captive inconnue ou l’ancêtre retrouvée

Ecrivaine

S’il est possible de donner une sépulture au soldat inconnu qui représente tous les combattants français non identifiés, pourquoi ne s’attacherait-on pas à la figure d’une captive inconnue ? La captive inconnue est une aïeule parce que, du fond de la nécropole marine, elle dit comment plusieurs régions du monde entrèrent en relation et continue d’interpeller : Qu’avons-nous fait de sa mort ? Rediffusion du 7 janvier 2020

On l’a peu évoqué en raison du climat social agité de l’an passé, mais il est bon de rappeler que la Fondation pour la mémoire de l’esclavage a vu le jour en mai 2019, et que la mise en place au Jardin des Tuileries d’un mémorial en hommage aux victimes de l’esclavage colonial a été annoncée pour 2021. Il faut se réjouir de tous les actes susceptibles d’amener les Français à s’approprier ce pan de leur histoire. Il y a là un double défi : ne pas léguer la douleur aux générations futures et faire en sorte que les personnes ayant dû affronter l’esclavage fassent partie de la famille.

Dès que l’on évoque les déportations transocéaniques de Subsahariens et l’esclavage colonial, nombreux sont ceux qui brandissent le bouclier, parfois le glaive. La définition ethno-raciale qu’ils ont d’eux-mêmes tout en se prétendant aveugles à la couleur, interdit d’inclure dans la parentèle des personnes dont le labeur enrichit le pays et dont les descendants sont des citoyens français.

Ceux qui ne pensent qu’à se défendre lorsque ces sujets sont abordés clament que l’on ne peut chausser les lunettes du présent pour observer le passé[1], que leurs aïeux ne furent pas impliqués dans cette tragédie, que rien de tout ça ne serait arrivé si l’Afrique d’alors n’avait été peuplée uniquement de deux groupes : les trafiquants d’êtres humains et ceux qui attendaient au garde-à-vous la capture puis la déportation.

Pour se dédouaner du crime, on invente une Afrique sans nations, communautés, intérêts économiques, ambitions politiques, rivalités, trahisons, appétits connus de tous les peuples. Et, puisque ce n’était décidément pas un espace humain, un endroit d’où auraient pu venir des membres de la famille, on laisse entendre qu’il n’y eut pas d’oppositions, pas de gouvernants destitués à la suite de complots parce qu’ils refusaient de collaborer, pas de communautés insurgées, pas d’aspiration à la justice et à la liberté. Dans cet espace imaginaire, il n’y aurait pas eu de familles endeuillées p


[1] C’est oublier que l’esclavage fut contesté dans le passé, même en France. Autrement, il n’aurait pas été aboli…

[2] Jean-François Zorn, « L’étrange destin de l’abolition », Autres temps (22), 1989, 54-63.

[3] Il n’y a pas de « grande femme ». Jeanne d’Arc, la seule héroïne nationale, était une adolescente qui entendait des voix et se battait pour son roi. Elle mourut vierge sur le bûcher, et il n’est pas rare qu’on la présente aujourd’hui comme le jouet d’une machination, un pion ayant permis à Charles VII de récupérer le trône.

[4] La légitimation de cette vision du pouvoir est partagée par un grand nombre. Si l’ascendance servile est encore source honte, si tant d’Afrodescendants se sont inventé des ancêtres royaux (donc possesseurs d’esclaves la plupart du temps), si tant de Subsahariens ne rêvent que d’empires ou de pyramides, c’est bien parce que l’on préfère descendre de puissants, même s’ils furent peu vertueux.

[5] Pour la France, ce furent les Amériques (Caraïbe, Guyane) et les îles de l’océan Indien.

Léonora Miano

Ecrivaine

Notes

[1] C’est oublier que l’esclavage fut contesté dans le passé, même en France. Autrement, il n’aurait pas été aboli…

[2] Jean-François Zorn, « L’étrange destin de l’abolition », Autres temps (22), 1989, 54-63.

[3] Il n’y a pas de « grande femme ». Jeanne d’Arc, la seule héroïne nationale, était une adolescente qui entendait des voix et se battait pour son roi. Elle mourut vierge sur le bûcher, et il n’est pas rare qu’on la présente aujourd’hui comme le jouet d’une machination, un pion ayant permis à Charles VII de récupérer le trône.

[4] La légitimation de cette vision du pouvoir est partagée par un grand nombre. Si l’ascendance servile est encore source honte, si tant d’Afrodescendants se sont inventé des ancêtres royaux (donc possesseurs d’esclaves la plupart du temps), si tant de Subsahariens ne rêvent que d’empires ou de pyramides, c’est bien parce que l’on préfère descendre de puissants, même s’ils furent peu vertueux.

[5] Pour la France, ce furent les Amériques (Caraïbe, Guyane) et les îles de l’océan Indien.