Rediffusion

De l’inégalité parmi les savants

Philosophe

Face à la colère qui secoue l’enseignement supérieur et la recherche, le PDG du CNRS, Antoine Petit, s’est cru obligé de recourir à la métaphore sportive pour justifier la compétitivité croissante de la recherche qu’il entend encourager. Cette analogie en dit long de la banalisation des inégalités entre chercheurs au nom du radieux avenir néolibéral que les décideurs nous promettent : il y aura les gagnants, et puis le reste. Rediffusion du 26 février 2020

On sait que l’université et la recherche française sont en ébullition depuis deux mois, après la publication de rapports sur la nouvelle loi d’aménagement de la recherche en préparation dite LPPR (et en vote ce printemps), et surtout les déclarations subséquentes d’Emmanuel Macron et du PDG du CNRS Antoine Petit au sujet de la nécessité d’une « loi inégalitaire » dans la recherche.

Pétitions, tribunes et actions symboliques plus ou moins inédites – comme une candidature de 500 personnes à l’agence nationale de l’évaluation de l’ESR – se sont succédées régulièrement depuis le 1er décembre. Contraint de dissiper des malentendus et de se défendre d’accusations plus ou moins graves dont celle de « darwinisme social », Antoine Petit a livré dans un entretien certains éléments essentiels de cette pensée du management qui entend réformer ou dynamiser la recherche et l’université (ESR pour les intimes). Il s’agit pour moi ici de déplier, à partir d’une réflexion sur une telle invocation de l’inégalité, la contradiction fondamentale entre le management dominant du monde universitaire et la nature de la recherche scientifique[1].

Car le terme clé, ici, est bien « inégalitaire ». Antoine Petit a raison d’y revenir, c’est bien là qu’est l’enjeu majeur de cette contestation. Bien entendu, notre PDG revendique pour lui l’éclat du bon sens, en multipliant les métaphores sportives. La recherche, comme le sport de haut niveau, est évidemment inégalitaire, dit-il. Au tennis, au football en effet certains gagnent et d’autres perdent, donc tout le monde ne gagne pas – on n’y est plus égal à l’issue d’une épreuve ou d’un tournoi, vous savez bien : au contraire on crée de l’inégalité par les matches. Les scientifiques, eux, envoient leurs articles à des revues académiques – c’est la base du métier –, et certains sont publiés, d’autres pas.

L’apparente évidence des propos d’Antoine Petit cache un sophisme majeur qu’il est crucial de déconstruire.

Ici encore, peu nombreux sont les élus (l


[1] Un tel management est ces jours-ci représenté par la figure contingente d’Antoine Petit, mais ses représentants sont nombreux et pourraient être sans problème remplacés les uns par les autres dans mon argument, comme ils le seront probablement dans les mois qui viennent.

[2] Sur la vérité comme norme, on consultera Pascal Engel, Les vices du savoir, Agone, 2019.

[3] Au sens simple de correspondance avec le réel. Il existe des variantes de cette norme, et les philosophes des sciences professionnels en disputent sans fin, mais ces subtilités ne sont pas ici de mise. L’argument proposé, concernant égalité et inégalité, resterait valable dans tous les cas.

[4] Dans le contexte présent François Marchal (CNRS) a développé une analyse des limites de l’analogie avec le foot utilisée par les managers de la recherche, centrée sur le caractère ultralibéral du football actuel (bien distinct ici des autres sports).

[5] Yves Gingras, « Les transformations de la production du savoir : de l’unité de connaissance à l’unité comptable », Zilsel, 2018/2 (N° 4), pp. 139-152.

[6] Sur ce rapport classique entre processus et distribution on peut lire Réka Albert et Albert-László Barabási, « Statistical mechanics of complex networks », Reviews of Modern Physics, p. 47–97.

[7] Par exemple, elle disparaîtrait si on posait une mise initiale conséquente d’argent pour tous les labos, ce dont on a montré par un modèle mathématique que très probablement, le résultat en termes de qualité de la science produite ne serait pas pire que ce qui se passe aujourd’hui.

Philippe Huneman

Philosophe, Directeur de recherche au CNRS – IHPST

Notes

[1] Un tel management est ces jours-ci représenté par la figure contingente d’Antoine Petit, mais ses représentants sont nombreux et pourraient être sans problème remplacés les uns par les autres dans mon argument, comme ils le seront probablement dans les mois qui viennent.

[2] Sur la vérité comme norme, on consultera Pascal Engel, Les vices du savoir, Agone, 2019.

[3] Au sens simple de correspondance avec le réel. Il existe des variantes de cette norme, et les philosophes des sciences professionnels en disputent sans fin, mais ces subtilités ne sont pas ici de mise. L’argument proposé, concernant égalité et inégalité, resterait valable dans tous les cas.

[4] Dans le contexte présent François Marchal (CNRS) a développé une analyse des limites de l’analogie avec le foot utilisée par les managers de la recherche, centrée sur le caractère ultralibéral du football actuel (bien distinct ici des autres sports).

[5] Yves Gingras, « Les transformations de la production du savoir : de l’unité de connaissance à l’unité comptable », Zilsel, 2018/2 (N° 4), pp. 139-152.

[6] Sur ce rapport classique entre processus et distribution on peut lire Réka Albert et Albert-László Barabási, « Statistical mechanics of complex networks », Reviews of Modern Physics, p. 47–97.

[7] Par exemple, elle disparaîtrait si on posait une mise initiale conséquente d’argent pour tous les labos, ce dont on a montré par un modèle mathématique que très probablement, le résultat en termes de qualité de la science produite ne serait pas pire que ce qui se passe aujourd’hui.