Politique

Formes élémentaires du dévoiement – Pourquoi, malgré tout, défendre l’universalisme ? 1/2

Politiste

Devant les détournements de l’universalisme par des courants nationalistes et racistes, la nécessité de redéfinir ce concept devient impérative pour préserver son essence humaniste. Ce premier article d’une série en deux parties nous convie à une réévaluation critique de l’universalisme.

Peut-on encore défendre l’universalisme alors que son invocation a servi de caution aux causes les plus douteuses ? Alors qu’il est aujourd’hui instrumentalisé par le national-républicanisme ? Alors, enfin, qu’il est l’objet d’une contestation de principe, principalement par la pensée décoloniale ?

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Mon objectif est de montrer que, malgré tout, il est souhaitable de le sauver. Essentiellement, parce qu’il n’est pas intrinsèquement lié à ses usages dévoyés, mais aussi parce qu’il est au fond impossible de s’en passer. Peut-être aussi parce qu’il est anthropologiquement fondé.

Dans la préface qu’il donne en 1961 aux Damnés de la Terre de Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre prononce une condamnation sans appel : « L’Européen n’a pu se faire homme qu’en fabriquant des esclaves et des monstres[1]. » Cette affirmation suppose un lien intrinsèque entre l’universalisme et le racisme auquel notre histoire donne un fort crédit.

L’universalisme au service de la colonisation

L’histoire témoigne, en effet, de l’équivocité de la revendication universaliste, souvent fondée sur la confusion entre l’universel et l’uniforme. Le mot n’a-t-il pas trop souvent servi à la méconnaissance des formes culturelles singulières et, corrélativement, à justifier la domination de l’Occident ?

La France, tout particulièrement, s’est souvent contenté d’exalter des principes dont elle s’est, tout aussi souvent, émancipée. L’universalisme est en quelque sorte devenu sa raison d’État, et le français, décrit comme la langue de la clarté et de la raison, a servi une supposée mission civilisatrice dont la France assumait la responsabilité (le « fardeau de l’homme blanc »). Elle a donc su justifier la colonisation en se réclamant parfois de valeurs humanistes, nonobstant la nature d’un projet au service d’une politique aux fondements raciaux qui s’exprime avec limpidité dans l’existence de privilèges pour les colons, faisant de ces derniers une sorte d’aristocratie, c’est-à-dire de race à part.

Dans so


[1] Jean-Paul Sartre, Préface à Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris, Maspero, 1961 (p. 38 de l’édition de 2002 publiée aux éditions de La Découverte).

[2] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1955, p. 7.

[3] Michael Walzer, « Les deux universalismes », Esprit, décembre 1992, p. 114-133.

[4] Ibid., p. 116.

[5] « Rapport de Maurice Merleau-Ponty pour la création d’une chaire d’Anthropologie sociale », Assemblée des professeurs du Collège de France, 30 novembre 1958, reproduit dans La Lettre du Collège de France, hors-série, 2008, p. 19-23.

[6] Je me permets de renvoyer à Alain Policar, La haine de l’antiracisme. Conversation avec Régis Meyran, Textuel, 2023.

[7] Le terme « colonialité » dérive du « colonialisme interne » qui signifie la persistance après les indépendances du système racial-colonial. Sur la pensée décoloniale, voir l’excellente synthèse de Stéphane Dufoix, Décolonial, Anamosa, 2022.

[8] Voir la traduction et le présentation critique de son livre majeur, Philosophie de la libération, aux PUF, 1977, par Emmanuel Levine, dont le travail consiste à restituer, à distance des caricatures, l’importance de la pensée de Dussel.

[9] Enrique Dussel, 1492, L’occultation de l’autre, Éditions ouvrières, 1992, p. 56.

[10] Ibid., p. 5.

[11] Aurélia Michel, Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Seuil, 2020.

[12] Voir le livre important de Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani, Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVe-XVIIIe siècle), Albin Michel, 2021.

Alain Policar

Politiste, Chercheur associé au Cevipof

Notes

[1] Jean-Paul Sartre, Préface à Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris, Maspero, 1961 (p. 38 de l’édition de 2002 publiée aux éditions de La Découverte).

[2] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1955, p. 7.

[3] Michael Walzer, « Les deux universalismes », Esprit, décembre 1992, p. 114-133.

[4] Ibid., p. 116.

[5] « Rapport de Maurice Merleau-Ponty pour la création d’une chaire d’Anthropologie sociale », Assemblée des professeurs du Collège de France, 30 novembre 1958, reproduit dans La Lettre du Collège de France, hors-série, 2008, p. 19-23.

[6] Je me permets de renvoyer à Alain Policar, La haine de l’antiracisme. Conversation avec Régis Meyran, Textuel, 2023.

[7] Le terme « colonialité » dérive du « colonialisme interne » qui signifie la persistance après les indépendances du système racial-colonial. Sur la pensée décoloniale, voir l’excellente synthèse de Stéphane Dufoix, Décolonial, Anamosa, 2022.

[8] Voir la traduction et le présentation critique de son livre majeur, Philosophie de la libération, aux PUF, 1977, par Emmanuel Levine, dont le travail consiste à restituer, à distance des caricatures, l’importance de la pensée de Dussel.

[9] Enrique Dussel, 1492, L’occultation de l’autre, Éditions ouvrières, 1992, p. 56.

[10] Ibid., p. 5.

[11] Aurélia Michel, Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Seuil, 2020.

[12] Voir le livre important de Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani, Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVe-XVIIIe siècle), Albin Michel, 2021.