Cinéma

La tyrannie des automates – sur Deux Procureurs de Sergueï Loznitsa

Critique

Dans Deux Procureurs, premier long-métrage de fiction réalisé par Sergueï Loznitsa depuis le Covid-19 et la guerre, un juriste se rend dans une prison du régime soviétique pour rencontrer un ex-cadre du Parti incarcéré à tort. À partir de là se construit un film en miroir, qui montre les rouages d’un monde régit par le diktat autoritaire et la matrice carcérale, contaminant toutes les interactions humaines.

La dernière fois que le cinéaste ukrainien Sergueï Loznitsa avait réalisé un film de fiction, c’était en 2018 avec Donbass, farce désespérée figurant le déjà-là de l’invasion russe en Ukraine. Depuis, le Covid-19 et la guerre ont eu raison des capacités de Loznitsa à tourner ses différents projets. Durant cette période sous contrainte, il a tout de même réalisé sept films, essentiellement des documentaires et des films d’archives dont certains comptent pourtant comme les plus beaux de toute son œuvre – Babi Yar. Contexte (2021), Le Procès de Kiev (2022), L’Histoire naturelle de la destruction (2022) ou encore le récent L’Invasion (2024), pour ne citer qu’eux.

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Au regard de ces pièces d’une rigueur remarquable dans leur montage comme dans leur construction narrative, on en avait presque oublié à quoi pouvait ressembler une fiction signée Loznitsa. C’est-à-dire, pour résumer à gros traits : des paraboles plus ou moins frontales, filmées à l’aide d’un format Scope ouvrant le cadre à des apparitions grotesques, le long de plans assommants et étirés dans le temps. Une femme douce (2017), lointainement inspiré de la nouvelle de Dostoïevski, fut l’incarnation la plus saillante de cette esthétique sentencieuse. Même lorsque le film semblait dévier de son chemin de croix, en s’offrant une parenthèse surréaliste dans le monde des rêves, c’était pour mieux ramener son personnage entre les griffes d’un système tyrannique dont on ne saurait s’extraire.

Face à Deux Procureurs, difficile de ne pas commencer par dresser le même constat : adapté de la nouvelle homonyme de Gueorgui Demidov, le film apparaît d’entrée de jeu verrouillé, cadenassé de toutes parts et sans sortie de secours. Le personnage principal, un jeune procureur un brin idéaliste nommé Kornev (Alexandre Kuznetsov), suit une sorte de parcours fléché dont l’issue fatale est facile à deviner. En 1937 durant les Grandes Purges staliniennes, le juriste se rend dans une prison de la région de Briansk, près de la


Corentin Lê

Critique, Rédacteur en chef adjoint de Critikat

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