Savoirs

David Graeber ou l’art de défaire les évidences

Économiste

La récente publication d’un ouvrage collectif consacré à David Graeber, ainsi que la traduction commentée d’un de ses textes, offrent l’occasion de revisiter la portée actuelle de ses analyses. Ses réflexions sur le travail, les bullshit jobs, la bureaucratie, la dette ou la démocratie éclairent avec une clarté singulière les tensions contemporaines et les impasses de nos institutions.

David Graeber est un anthropologue qui a été très impliqué dans les mouvements de contestation des années 2000 et notamment Occupy Wall Street et dont les ouvrages principaux – Dette. 5 000 ans d’histoire (Les Liens qui Libèrent, 2013) et Bullshit Jobs (Les Liens qui Libèrent, 2019) – lui ont valu une reconnaissance mondiale.

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On lui attribue généralement d’avoir déconstruit certains mythes bien établis sur les logiques sous-jacentes au système économique, social et politique contemporain à l’aune de réflexions inspirées par l’anthropologie.

Certaines de ces idées portent sur des caractéristiques problématiques de notre société : la perte de sens du travail, la bureaucratisation croissante des institutions publiques et des entreprises, et son nom est couramment associé aux débats sur de grandes questions économiques et sociales telles que la dette, les questions écologiques et les défaillances démocratiques.

Si tous ces thèmes sont largement débattus que ce soit dans les recherches académiques, les débats publics ou même la presse, la manière dont Graeber les aborde présente souvent une originalité qui consiste à prendre ces questions sous un angle inhabituel ce qui permet de renouveler la compréhension que l’on peut en avoir, de déstabiliser certaines évidences et d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion, tant sur le plan théorique que sur celui des pratiques sociales.

Prenons l’exemple des Bullshit Jobs, dont le texte original, publié en 2013 dans le magazine en ligne Strike, a ensuite été développé en un ouvrage à la suite des nombreuses réactions qu’il avait suscitées. Sa renommée connaîtra un nouvel essor durant la crise du Covid, lorsque l’arrêt d’une grande partie des activités économiques – à l’exception des « emplois essentiels » – donnera une résonance particulière à la thèse de Graeber. Bien entendu la formule choc n’est pas pour rien dans la popularité du concept mais ce qui doit être surtout noté c’est qu’il prend « les problèmes du travail »


[1] Le pragmatisme émerge aux États-Unis à la fin du XIXe siècle avec Charles S. Peirce, William James puis John Dewey, qui en font une philosophie centrée sur l’enquête, l’expérience et la résolution collective des problèmes. Après une période de relative éclipse au milieu du XXe siècle, il connaît un renouveau important à partir des années 1980, notamment grâce à Richard Rorty et à la redécouverte de Dewey. En France, le pragmatisme inspire depuis les années 1990 une partie des sciences sociales : la sociologie pragmatiste, avec Luc Boltanski, Laurent Thévenot, Francis Chateauraynaud, ou la philosophie avec Sandra Laugier, et plus récemment en dialogue avec des travaux comme ceux de Bruno Latour en anthropologie. Le pragmatisme mobilise l’attention aux situations concrètes, aux capacités d’agir et de juger des acteurs. Ce courant contribue aujourd’hui à renouveler l’analyse des controverses publiques, de l’action collective, des institutions et des formes ordinaires d’engagement.

[2] David Graeber, « After the Jubilee », Tidal: Occupy Theory, no. 3, 2012.

Véronique Dutraive

Économiste, professeure d’économie à l’Université Lumière Lyon-2 et chercheuse au laboratoire pluridisciplinaire Triangle

Notes

[1] Le pragmatisme émerge aux États-Unis à la fin du XIXe siècle avec Charles S. Peirce, William James puis John Dewey, qui en font une philosophie centrée sur l’enquête, l’expérience et la résolution collective des problèmes. Après une période de relative éclipse au milieu du XXe siècle, il connaît un renouveau important à partir des années 1980, notamment grâce à Richard Rorty et à la redécouverte de Dewey. En France, le pragmatisme inspire depuis les années 1990 une partie des sciences sociales : la sociologie pragmatiste, avec Luc Boltanski, Laurent Thévenot, Francis Chateauraynaud, ou la philosophie avec Sandra Laugier, et plus récemment en dialogue avec des travaux comme ceux de Bruno Latour en anthropologie. Le pragmatisme mobilise l’attention aux situations concrètes, aux capacités d’agir et de juger des acteurs. Ce courant contribue aujourd’hui à renouveler l’analyse des controverses publiques, de l’action collective, des institutions et des formes ordinaires d’engagement.

[2] David Graeber, « After the Jubilee », Tidal: Occupy Theory, no. 3, 2012.