Numérique

Petite généalogie de l’IA visuelle

Historien

En quelques jours, des images générées par IA montrant Nicolás Maduro enlevé et incarcéré ont envahi les réseaux sociaux. Souvent prises au premier degré, ces productions comblent moins un manque d’information qu’elles n’expriment un nouveau rapport aux images : ludique, immédiat, synthétique. À travers ces deepfakes viraux se rejoue une histoire longue de la visualité et de la croyance accordée aux images.

« La formalisation et la diffusion d’images produites par des moyens informatiques préludent à l’invasion d’ “espaces” visuels forgés de toutes pièces et sans commune mesure avec les pouvoirs mimétiques du cinéma, de la photographie et de la télévision [qui] correspondaient à un point de vue situé dans l’espace réel [1]. »

En quelques jours, des dizaines de photos et de vidéos générées par intelligence artificielle (IA) montrant le président vénézuélien Nicolás Maduro en survêtement Nike, désormais emblématique de son enlèvement, ont envahi les réseaux sociaux. Beaucoup de ces hypertrucages ont été créés au fil des événements, comme pour répondre au manque d’informations visuelles, et relayés au premier degré par des personnalités publiques et des responsables politiques.

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Sans doute le premier événement d’ampleur historique couvert par des créations expédientes. Après le photojournalisme, et après les smartphones des témoins ou acteurs des faits : l’imaginaire.

Dans l’une de ces vidéos, Nicolás Maduro, arrivé en prison, nous présente tour à tour et tout sourire ses nouveaux « snacks » en salopette orange — Mussolini, Pinochet, Saddam Hussein, Kadhafi, Hitler, Sarkozy, Staline, Franco —, accompagné de Donald Trump, pour un final complice dévoilant la « raison pétrolière » de l’opération, le tout porté par le thème musical de la série Narcos. La farce douteuse dit l’intégration des intelligences artificielles génératives (IAG) visuelles dans l’univers du mème et du divertissement viral. Après les fausses images d’intervention musclée et de foules en liesses, qui finissent par mettre au soupçon tout le champ visuel (en partie parce que l’événement paraît irréel et son refus initial est presque une preuve de santé mentale), il ne s’agit pas de combler ou de tromper, mais de s’amuser de l’actualité par d’autres moyens que les traditionnels caricatures, détournements ou montages photographiques.

Le naturel avec lequel on fabrique et regarde ces deepfakes a été


[1] Citation partielle de l’introduction de Jonathan Crary dans Techniques de l’observateur: vision et modernité au XIXe siècle (1990), traduit de l’anglais par Frédéric Maurin, Éditions Dehors, 2016.

[2] C’est le parcours proposé par André Gunthert dans L’image partagée. La photographie numérique, Éditions Textuel, 2015, p. 17-26, 79-82.

 

 

Gil Bartholeyns

Historien, Maître de conférences à l'Université de Lille

Mots-clés

IA

Notes

[1] Citation partielle de l’introduction de Jonathan Crary dans Techniques de l’observateur: vision et modernité au XIXe siècle (1990), traduit de l’anglais par Frédéric Maurin, Éditions Dehors, 2016.

[2] C’est le parcours proposé par André Gunthert dans L’image partagée. La photographie numérique, Éditions Textuel, 2015, p. 17-26, 79-82.