Le réfrigérateur et la ville, fable d’un urbanisme domestique
Le réfrigérateur est une technologie transparente dont on ne saisit véritablement l’importance que lorsqu’elle est indisponible, en général à cause d’une panne. Le taux d’équipement des ménages en réfrigérateur est tel en France que depuis 2005 l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) a cessé de collecter cette donnée. Quasiment inexistant dans les foyers français dans l’immédiate après-guerre, le réfrigérateur vient équiper la vaste majorité des ménages en à peine trois décennies — 90 % en possèdent dès 1975 — témoignant certainement de son « utilité » et de son caractère pratique.

Mais il nous faut questionner le réfrigérateur au-delà du domestique, notamment dans son rapport à l’espace-temps et à l’aménagement du territoire. Car une fois passée la porte de la cuisine, le réfrigérateur est une technologie éminemment sociale et spatiale qui a modelé nos corps autant que nos villes.
Dans l’idée de préservation, de stopper le développement des bactéries, il y a quelque chose de métaphysique : on touche à la vie éternelle.
Le réfrigérateur est une technologie qui incarne le pouvoir du froid. Si le Titan Prométhée donna le feu aux humains et non le froid, ce phénomène naturel occupe une place particulière dans le Panthéon de nos mythes technologiques. D’abord parce qu’en dehors du climat et des saisons, il est particulièrement difficile de faire descendre artificiellement les températures de plus de quelques degrés par rapport à la température extérieure. Il existe des architectures du froid depuis des milliers d’années, par exemple les yakhtchāl perses remontant au quatrième siècle avant l’ère commune qui permettaient de retarder la fonte de la glace qu’on y transportait. Mais elles constituaient des architectures imposantes et coûteuses, reposant sur une infrastructure du froid réservée à une élite et entièrement consacrée à ses plaisirs — la dégustation de sorbet en été, par exemple.
Avec l’industrialisation, le commerce inte
