Politique

« Progressisme » : étendard ou épouvantail ?

Historien

« Progressisme » fait partie de ces mots qui sont tantôt brandis, tantôt conspués. Retracer l’histoire de ses usages depuis son apparition en français en 1842 et mettre au jour les controverses permettent un regard distancié sur les champs de bataille politique et intellectuelle qui agitent la France depuis presque deux siècles.

«Progressisme » : voilà un mot courant, mais dont on ne sait plus trop ce qu’il désigne[1]. Qui l’emploie et à quelles fins ? Sert-il à vanter ou à dénoncer une position, le plus souvent politique ? Un rapide tour d’horizon contemporain témoigne aisément que son sens est loin d’être univoque.

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Au début de son premier quinquennat, Emmanuel Macron s’est, à plusieurs reprises, revendiqué du progressisme. Il l’a notamment fait, en grande pompe, le 9 juillet 2018, devant l’Assemblée nationale et le Sénat réunis en congrès à Versailles. Dans son discours, il a brossé un paysage politique européen bipolarisé et manichéen : « La crise que nous traversons nous dit une chose : l’Europe des assis, l’Europe des assoupis est terminée, un combat est en train de se livrer qui définira le projet de l’Europe à l’avenir, celui d’un repli nationaliste ou celui d’un progressisme contemporain ». Le décor est planté, les oppositions balisées : deux voies s’ouvrent à l’Europe, le nationalisme ou le progressisme, le repli ou l’ouverture. Il n’est pas de troisième voie. Qui se veut républicain et/ou démocrate devra opter pour le progressisme.

Emmanuel Macron semble rejouer le scénario qui, un an auparavant, en mai 2017, l’a conduit au pouvoir à l’échelon national. Après s’être présenté comme l’homme capable de dépasser le clivage traditionnel entre la droite et la gauche[2], il s’est imposé au second tour face à l’extrême droite de Marine Le Pen.

À l’inverse, qui consulte la 9e édition actuelle du Dictionnaire de l’Académie française est renvoyé par la brève notice « progressisme » (doctrine ou état d’esprit progressiste) à l’article « progressiste », dont les connotations sont ancrées dans le clivage droite/gauche : « Qui croit au progrès de l’humanité et veut réformer en profondeur la société au nom de l’égalité et de la justice sociale ; par affaiblissement, réformiste et, spécialement, partisan de la gauche. » D’un côté donc, le « progressisme » est l’opposé du « nationalisme »


[1] Je remercie vivement Emanuel Bertrand pour sa relecture d’une première version de ce texte.

[2] Sur l’histoire du clivage droite/gauche, cf. Christophe Le Digol, Gauche-droite : La fin d’un clivage ? Sociologie d’une révolution symbolique, Le Bord de l’Eau, 2018 ; Janine Mossuz-Lavau, Le clivage droite gauche. Toute une histoire, Presses de Sciences Po, 2020 ; Marcel Gauchet, La droite et la gauche. Histoire et destin, Gallimard, 2021 ; Christophe Le Digol, « La permanence du clivage droite/gauche », Pouvoirs, 179/4, 2021.

[3] Le fait que le suffixe -âtre ait toujours une connotation péjorative n’implique pas qu’elle relève d’une nécessité linguistique : rien n’empêche d’imaginer qu’un jour, dans un autre contexte, ce suffixe acquière une connotation positive.

[4] Marie-Anne Paveau, « Populisme : itinéraires discursifs d’un mot voyageur », Critique, 776-777(1), 2012.

[5] Maurice Tournier, « “Des mots en politiques” Progressif, progressiste : évolutions et dévolutions », Mots, n° 20, 1989 ; Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992, t. 2 ; Christophe Boutin, Olivier Dard, Frédéric Rouvillois (dir.), Le Dictionnaire du progressisme, Éditions du Cerf, 2022.

[6] Jean-Baptiste Richard, Enrichissement de la langue française : dictionnaire de mots nouveaux, 1842, Pilout / Laloy, p. 354.

[7] Dictionnaire de l’Académie française, 6e édition, 1835.

[8] Marie-France Piguet, Individualisme. Une enquête sur les sources du mot, CNRS éditions, 2018, p. 16-19.

[9] Voir Wolf Feuerhahn, Progrès, Anamosa, 2025.

[10] Stéphane Zékian, « Le discours du progrès dans l’Histoire de la civilisation en Europe de Guizot. L’historien rattrapé par son sujet », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, N°23(1), 2006 ; Stéphane Zékian, « La mise en ordre, ou comment Jouffroy fait (de) l’histoire », dans Paule Petitier, Gisèle Séginger, Les Formes du temps, Presses universitaires de Strasbourg, 2007.

[11] Cf. Christophe Boutin, Olivier Dard, Frédér

Wolf Feuerhahn

Historien, directeur de recherche au CNRS (Centre Alexandre-Koyré) et professeur d’humanités environnementales à l’École Polytechnique

Notes

[1] Je remercie vivement Emanuel Bertrand pour sa relecture d’une première version de ce texte.

[2] Sur l’histoire du clivage droite/gauche, cf. Christophe Le Digol, Gauche-droite : La fin d’un clivage ? Sociologie d’une révolution symbolique, Le Bord de l’Eau, 2018 ; Janine Mossuz-Lavau, Le clivage droite gauche. Toute une histoire, Presses de Sciences Po, 2020 ; Marcel Gauchet, La droite et la gauche. Histoire et destin, Gallimard, 2021 ; Christophe Le Digol, « La permanence du clivage droite/gauche », Pouvoirs, 179/4, 2021.

[3] Le fait que le suffixe -âtre ait toujours une connotation péjorative n’implique pas qu’elle relève d’une nécessité linguistique : rien n’empêche d’imaginer qu’un jour, dans un autre contexte, ce suffixe acquière une connotation positive.

[4] Marie-Anne Paveau, « Populisme : itinéraires discursifs d’un mot voyageur », Critique, 776-777(1), 2012.

[5] Maurice Tournier, « “Des mots en politiques” Progressif, progressiste : évolutions et dévolutions », Mots, n° 20, 1989 ; Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992, t. 2 ; Christophe Boutin, Olivier Dard, Frédéric Rouvillois (dir.), Le Dictionnaire du progressisme, Éditions du Cerf, 2022.

[6] Jean-Baptiste Richard, Enrichissement de la langue française : dictionnaire de mots nouveaux, 1842, Pilout / Laloy, p. 354.

[7] Dictionnaire de l’Académie française, 6e édition, 1835.

[8] Marie-France Piguet, Individualisme. Une enquête sur les sources du mot, CNRS éditions, 2018, p. 16-19.

[9] Voir Wolf Feuerhahn, Progrès, Anamosa, 2025.

[10] Stéphane Zékian, « Le discours du progrès dans l’Histoire de la civilisation en Europe de Guizot. L’historien rattrapé par son sujet », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, N°23(1), 2006 ; Stéphane Zékian, « La mise en ordre, ou comment Jouffroy fait (de) l’histoire », dans Paule Petitier, Gisèle Séginger, Les Formes du temps, Presses universitaires de Strasbourg, 2007.

[11] Cf. Christophe Boutin, Olivier Dard, Frédér