Savoirs

L’esprit du capitalisme numérique – sur les discours néoréactionnaires de la tech

Sociologue

Présentés comme figures-clés des « Lumières sombres » et de la politique trumpiste, Peter Thiel, Curtis Yarvin et autres noms de la tech états-unienne saturent le débat public. Que comprend-on en s’intéressant davantage aux conditions matérielles dans lesquelles ces idéologies émergent et se consolident ? Une approche de sciences sociales permet de ne pas tomber dans le piège qui, sous couvert de connaître ces discours, revient à valider leur description du monde.

Quelques penseurs radicaux, comme le blogueur Curtis Yarvin, le philosophe Nick Land et l’entrepreneur Peter Thiel, ont reprogrammé le logiciel idéologique de la Silicon Valley et de la droite états-unienne. Venus des marges contre-culturelles, ils ont progressivement fait triompher leurs idées, en s’appuyant sur les réseaux d’influence construits par Peter Thiel et d’autres personnalités de la tech comme Marc Andreessen. Leur doctrine s’est diffusée au cœur du pouvoir états-unien, où elle recueille notamment l’adhésion du vice-président James David Vance. Comprendre leurs idées est par conséquent devenu indispensable pour saisir les reconfigurations du trumpisme et la nouvelle géopolitique mondiale.

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Ce paragraphe ne correspond pas vraiment à ce que je pense. Il offre un résumé de la manière dont de nombreux médias, toutes tendances politiques confondues, présentent depuis quelques mois l’influence que de nouvelles idéologies radicales exerceraient au sein de la Silicon Valley et au sommet de l’État américain. Pour nommer ces doctrines, les innovations lexicales ne manquent pas : accélérationnisme, cyberpunk, Lumières sombres, néoréaction, techno-libertarianisme, techno-fascisme, techno-césarisme, techno-féodalisme… Si l’on peine à tenir le compte des différentes expressions proposées, le message demeure à chaque fois à peu près le même : ces idéologies seraient les clés permettant de déchiffrer la période tumultueuse dans laquelle nous sommes plongés.

Cet intérêt médiatique a été nourri par la parution récente de plusieurs ouvrages, qui analysent l’émergence de ces courants intellectuels. On citera notamment Apocalypse Nerds des journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, et Les Lumières sombres de l’historien des idées politiques Arnaud Miranda. Ces livres, sérieux et documentés, ont permis à un public relativement large de mieux comprendre des idéologies anglo-saxonnes, qui amalgament des références théoriques (libertarianisme, transhumanisme) ét


[1] Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Gallimard, 2026, p. 106, 127 et 134.

[2] Comme le souligne Bourdieu dans Sociologie générale, vol. 2, Seuil-Raisons d’agir, 2016, p. 1089 : « dans le champ du pouvoir aujourd’hui, le capital économique est l’espèce dominante de capital ».

[3] Voir Theodore Roszak, Vers une contre-culture. Réflexions sur la société technocratique et l’opposition de la jeunesse, Stock, 1970.

[4] Cité par Arnaud Miranda, op. cit., p. 68.

[5] Voir Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, C&F Éditions, 2012 [1ère éd. 2006].

[6] Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 2011 [1ère éd. 1999], p. 41.

[7] David Golumbia, Cyberlibertarianism: The Right-Wing Politics of Digital Technology, University of Minnesota Press, 2024, p. 357.

[8] Voir Arnaud Orain, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Flammarion, 2025.

[9] Lisa McGirr, Suburban Warriors : The Origins of the New American Right, Princeton University Press, 2001, p. 149.

[10] Voir Quinn Slobodian, Le capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2025.

[11] Cédric Durand, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Éditions Amsterdam, 2025, p. 153.

[12] Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, Éditions Divergences, 2025, p. 28.

[13] Andrea Coveri, Claudio Cozza et Dario Guarascio, « Blurring Boundaries: An Analysis of the Digital Platforms-Military Nexus », Review of Political Economy, 2024.

Sébastien Broca

Sociologue , Professeur en sciences de l\'information et de la communication à l’Université Paris 8, co-directeur du CEMTI

Notes

[1] Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Gallimard, 2026, p. 106, 127 et 134.

[2] Comme le souligne Bourdieu dans Sociologie générale, vol. 2, Seuil-Raisons d’agir, 2016, p. 1089 : « dans le champ du pouvoir aujourd’hui, le capital économique est l’espèce dominante de capital ».

[3] Voir Theodore Roszak, Vers une contre-culture. Réflexions sur la société technocratique et l’opposition de la jeunesse, Stock, 1970.

[4] Cité par Arnaud Miranda, op. cit., p. 68.

[5] Voir Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, C&F Éditions, 2012 [1ère éd. 2006].

[6] Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 2011 [1ère éd. 1999], p. 41.

[7] David Golumbia, Cyberlibertarianism: The Right-Wing Politics of Digital Technology, University of Minnesota Press, 2024, p. 357.

[8] Voir Arnaud Orain, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Flammarion, 2025.

[9] Lisa McGirr, Suburban Warriors : The Origins of the New American Right, Princeton University Press, 2001, p. 149.

[10] Voir Quinn Slobodian, Le capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2025.

[11] Cédric Durand, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Éditions Amsterdam, 2025, p. 153.

[12] Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, Éditions Divergences, 2025, p. 28.

[13] Andrea Coveri, Claudio Cozza et Dario Guarascio, « Blurring Boundaries: An Analysis of the Digital Platforms-Military Nexus », Review of Political Economy, 2024.