Économie

Bernard Arnault sera-t-il notre frère ?

Politiste, Philosophe et juriste

L’ampleur des inégalités de richesse paraît incompatible avec la fraternité promue par la devise républicaine. Pourtant, une tentative de limiter ces inégalités, la désormais célèbre « taxe Zucman », pourrait, même si elle était votée, ne jamais voir le jour pour des raisons juridiques. Serait-il possible de surmonter ces difficultés en s’appuyant sur la fraternité, maintenant dotée d’une valeur constitutionnelle ?

Le projet de la taxe dite « Zucman » part de deux constats. Constat économique, d’abord : le taux d’imposition pour les 0,1 % des foyers français les plus riches est largement inférieur à celui payé par les classes populaires ou moyennes. Constat politique, ensuite : le principe d’égalité devant les charges publiques est donc bafoué, remettant en cause notre contrat social[1]. D’où le projet d’un impôt plancher de 2 % du patrimoine sur les foyers dépassant 100 millions.

publicité

Parmi les réactions hostiles au dispositif est apparue une critique juridique, reprise par Amélie de Montchalin, alors ministre de l’Action et des Comptes publics : la taxe, si elle était votée par les parlementaires, serait pourtant anticonstitutionnelle. Cette analyse, par définition invérifiable avant une décision du Conseil constitutionnel, a déjà été contestée par une tribune collective parue dans Le Monde, mais nous avançons ici un argument supplémentaire en faveur de la constitutionnalité du dispositif – la fraternité.

Un rapide panorama historique nous permet de constater que la République française et la fraternité ont souvent marché de conserve. Certes, la fraternité n’est pas née en 1789, mais elle a participé, pendant la Révolution, d’un nouvel imaginaire politique qui voyait dans le peuple l’unique source de souveraineté légitime. Exit, donc, la figure paternelle du roi ; les révolutionnaires se donnaient pour seule mère la patrie. La République, c’était la communauté fraternelle érigée en modèle politique.

Étroitement associée à la Révolution, la fraternité en connut tous les soubresauts. L’éclat de la métaphore fraternelle, si vif dans les débats juridiques et politiques des premières années de la Révolution, pâlit sous le Directoire (1795-1799) avant de se flétrir tout à fait sous le Consulat (1799–1804) puis l’Empire (1804-1814). Brièvement mentionnée par la Charte octroyée en 1814 par Louis XVIII (1814-1824), la fraternité bénéficia d’un lent retour en grâce au cours de la


[1] Gabriel Zucman, Les Milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin, Seuil, 2025, p. 13-22.

[2] « La mise en évidence de cette liberté n’épuise pas nécessairement le contenu du principe de fraternité, qui pourra éventuellement trouver d’autres applications à l’avenir. »

[3] J’en profite pour faire ici un erratum puisque le Conseil constitutionnel n’a pas pris position en 2023 sur la mobilisation du principe de fraternité concernant le stockage de déchets radioactifs, contrairement à ce que j’ai (Arthur Duhé) pu écrire dans Fraternité, p.8 (Anamosa, 2025). Cependant, bien que le Conseil constitutionnel n’ait pas reconnu l’existence d’une telle dimension de la fraternité (intergénérationnelle), il a néanmoins répondu sur le fond (§15) à l’argument visant la responsabilité envers les générations futures.

[4] Sur tous ces points, voir Guillaume Grégoire, La Constitution économique, Classiques Garnier, 2025, p. 783-788 et Daniel Gutmann, « Qu’est-ce qu’un impôt confiscatoire ? » Archives de philosophie du droit, 2024, Tome 65 (1).

[5] Conseil constitutionnel, 9 août 2012, Loi de finances rectificative pour 2012 (II), n°2012-654 DC, §8, 12 et 33 ; Conseil constitutionnel, 29 décembre 2012, Loi de finances pour 2013, n°2012-662 DC, §68, 88 et 91.

[6] Conseil constitutionnel, 31 janvier 2020, Union des industries de la protection des plantes, n°2019-823 QPC, §4, 5 et 6.

[7] La formulation de cet objectif de valeur constitutionnel vise à ne pas trancher entre deux conceptions de la fraternité, l’une comme un acquis à sauvegarder (position historique des monothéistes et des jusnaturalistes), l’autre comme le produit d’une institution (perspective développée par les républicains et les socialistes).

[8] Conseil constitutionnel, 27 juillet 1994, Loi relative au respect du corps humain et loi relative au don et à l’utilisation des éléments et produits du corps humain, à l’assistance médicale à la procréation et au diagnostic prénatal, n°94-343/3

Arthur Duhé

Politiste, chercheur postdoctoral à l'Université Paris 8 et chargé de recherche FNRS à l'Université Libre de Bruxelles

Paul Robin

Philosophe et juriste, Agrégé de philosophie et masterant en contentieux public à l'Université Paris 1

Notes

[1] Gabriel Zucman, Les Milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin, Seuil, 2025, p. 13-22.

[2] « La mise en évidence de cette liberté n’épuise pas nécessairement le contenu du principe de fraternité, qui pourra éventuellement trouver d’autres applications à l’avenir. »

[3] J’en profite pour faire ici un erratum puisque le Conseil constitutionnel n’a pas pris position en 2023 sur la mobilisation du principe de fraternité concernant le stockage de déchets radioactifs, contrairement à ce que j’ai (Arthur Duhé) pu écrire dans Fraternité, p.8 (Anamosa, 2025). Cependant, bien que le Conseil constitutionnel n’ait pas reconnu l’existence d’une telle dimension de la fraternité (intergénérationnelle), il a néanmoins répondu sur le fond (§15) à l’argument visant la responsabilité envers les générations futures.

[4] Sur tous ces points, voir Guillaume Grégoire, La Constitution économique, Classiques Garnier, 2025, p. 783-788 et Daniel Gutmann, « Qu’est-ce qu’un impôt confiscatoire ? » Archives de philosophie du droit, 2024, Tome 65 (1).

[5] Conseil constitutionnel, 9 août 2012, Loi de finances rectificative pour 2012 (II), n°2012-654 DC, §8, 12 et 33 ; Conseil constitutionnel, 29 décembre 2012, Loi de finances pour 2013, n°2012-662 DC, §68, 88 et 91.

[6] Conseil constitutionnel, 31 janvier 2020, Union des industries de la protection des plantes, n°2019-823 QPC, §4, 5 et 6.

[7] La formulation de cet objectif de valeur constitutionnel vise à ne pas trancher entre deux conceptions de la fraternité, l’une comme un acquis à sauvegarder (position historique des monothéistes et des jusnaturalistes), l’autre comme le produit d’une institution (perspective développée par les républicains et les socialistes).

[8] Conseil constitutionnel, 27 juillet 1994, Loi relative au respect du corps humain et loi relative au don et à l’utilisation des éléments et produits du corps humain, à l’assistance médicale à la procréation et au diagnostic prénatal, n°94-343/3