Récit

Il y a lieu

Écrivain

Il peut se passer beaucoup de choses derrière une fenêtre qui donne sur la Loire. Il faut un regard, un chef opérateur en somme, et les lignes des paysages, mers, montagnes, se mettent à peupler le texte. Michel Jullien, qui publie très bientôt un essai, Le Format d’un livre, a sous-titré le récit inédit d’aujourd’hui « Variations sur l’horizon ». L’horizon n’est jamais là où l’on est et pourtant il fait sentir le monde au présent.

Pour Thierry Guidet

C’est comme ça, j’habite là. Le paysage est indécis, fixe, mouvant, tracé d’horizons dont deux n’en sont pas. On voit l’eau par la fenêtre, une mécanique perpétuelle, une masse fluviale venue s’éponger dans la mer, sans delta, d’un seul trait, à l’estuaire. La Loire s’évase dans le décor comme une portion d’inondation, un paysage bouche ouverte, le grand goulet d’aval où finit la Loire. Le partage des eaux n’a rien d’une belle épousaille sinon le mélange saumâtre. Elles se fondent dans une espèce d’opiniâtre partie dont la marée, dirait-on, compte les points. Ça n’en finit pas, la mer, la Loire, et puisque la marée monte et descend – elle ne fait que ça –, le véritable point de rencontre n’a de cesse d’errer. Où s’achève le fleuve ? Au juste on ne sait pas. Je préfère penser que la Loire se jette dans la Loire quelque part en elle-même – son terrier fluide –, quelque part à nul autre connu sinon d’elle ; le reste n’est que notion d’estuaire.

Habitant là je vois de ma fenêtre une première bande sans recul, le petit quai émincé cernant la berge comme un trait d’ongle, réprimant le flux, le débit rigoureux, prohibitif, compté en milliers de mètres cubes si l’on venait à trancher dans le fleuve d’un coup de hachoir faramineux. La rive est crottée, cernée de limon où ne pas mettre un pied. Elle lisse un trait si rectiligne qu’on dirait d’elle un horizon à lui seul, à le toucher du doigt. Puis la perspective s’en mêle, au-delà s’étend la taille du fleuve, des hectares d’eau, un aplat chahuté de débit, mille mètres dynamiques avant que l’œil ricoche sur une deuxième ligne d’horizon, la rive d’en face bordée de bocages avec, en arrière-fond, une troisième bande, l’horizon proprement dit, l’horizon officiel moins crédible à lui seul que les autres tracés. Lui, c’est l’horizon comme la terre en fournit aux magasins de l’optique, tant qu’on veut, mais tel qu’on le voit de ma fenêtre on dirait qu’il s’est fait prendre la vedette par les rives du fleuve. La m


Michel Jullien

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