Essai

Comment dire « je » avec les autres sans parler à leur place ?

Écrivaine, philosophe

« Mais le personnage, là, c’est vous, non ? » Il y a cette question cliché du journaliste à l’auteur.e de roman. Comme s’il l’on ne pouvait que parler de soi quand on écrit. Et donc, comme si, au fond, raconter l’histoire des autres revenait à les faire siennes. Dans la confession comme l’appropriation, il y a… « moi ». Gwenaëlle Aubry décolle le « moi » du « je » qui écrit, et propose une poétique de l’impersonnel, une politique du sujet. Sans oublier le réel.

«Et vous, est-ce que ça vous est vraiment arrivé à vous ? Est-ce bien votre histoire que vous racontez ? ». Il devient de plus en plus difficile d’accompagner un roman sans s’entendre poser ces questions, de plus en plus difficile d’expliquer que l’on peut écrire, y compris à la première personne, d’autres histoires que la sienne, de suggérer que la littérature n’est pas, ou pas seulement, une chambre close où chuchoter des secrets et livrer des aveux.

Mais comment raconter les histoires des autres sans se les approprier ? Peut-on encore proclamer naïvement « Madame Bovary, c’est moi » ? Flaubert n’a sans doute jamais écrit ces mots, mais ce n’est pas un hasard si on les attribue à sa figure majuscule : cette formule fictive est aussi la formule de la fiction, elle oriente toute la création romanesque, elle fonde notre pratique d’écrivains et d’écrivaines. Nous avons tous envie de croire que nous pouvons nous couler dans tous les corps, coïncider avec toutes les vies, même celles qui nous sont les plus étrangères. Pourtant, il nous faut désormais interroger cette croyance, et avec elle le pouvoir (ou le droit, ou le privilège) que nous revendiquons : être auteur ou autrice, est-ce que cela autorise à parler pour tous les autres, quels qu’ils soient ? Ces corps que nous prétendons habiter, sommes-nous sûrs de ne pas les déloger ? Ces voix que nous prétendons donner, sommes-nous sûrs de ne pas les voler ?

Écrire au présent, c’est ainsi se trouver face à une double impasse : d’un côté, la confession, de l’autre, l’appropriation. Comment en sortir ? Comment raconter d’autres histoires que la sienne sans faire siens les récits d’autrui ?

 

Pour répondre à cette question, il faut peut-être commencer par se demander qui écrit quand j’écris. Il faut peut-être cesser de croire que le « je » qui écrit se confond sans reste avec « moi », et reconnaître qu’il n’y a de littérature que sous la condition d’un écart, qui est aussi place faite en soi à l’impersonnel, qu’à partir d’u


[1] L’Abécédaire de Gilles Deleuze, réal. Pierre-André Boutang, 1995, « G comme Gauche ».

[2] Plotin, Ennéades, Traité 23 (VI, 5) 7, 15.

[3] Franz Kafka, Œuvres complètes II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1980, p. 549-550.

[4] Maurice Blanchot, Le Livre à venir, Gallimard, coll. « Folio », 1986 [1959], p. 45.

[5] Dans La lettre absente, Éditions du Nid-de-pie, coll. « Laboratoire de la Création », 2024.

[6] Voir notamment L’Herméneutique du sujet. Cours au Collège de France, 1981-1982, Hautes Études – Gallimard – Seuil, 2001.

[7] Cf. Critique et clinique, Minuit, 1993, p. 13 : « La littérature ne commence que lorsque naît en nous une troisième personne qui nous dessaisit du pouvoir de dire Je ».

[8] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Minuit, 1980, p. 51.

[9] Critique et clinique, p. 69.

[10] « Personne / ne témoigne pour le / témoin (Niemand / zeugt für den / Zugen) », Paul Celan, « Gloire de cendres (Aschenglorie) », trad. J.-P. Lefebvre.

Gwenaëlle Aubry

Écrivaine, philosophe, Directrice de recherche au CNRS

Rayonnages

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Notes

[1] L’Abécédaire de Gilles Deleuze, réal. Pierre-André Boutang, 1995, « G comme Gauche ».

[2] Plotin, Ennéades, Traité 23 (VI, 5) 7, 15.

[3] Franz Kafka, Œuvres complètes II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1980, p. 549-550.

[4] Maurice Blanchot, Le Livre à venir, Gallimard, coll. « Folio », 1986 [1959], p. 45.

[5] Dans La lettre absente, Éditions du Nid-de-pie, coll. « Laboratoire de la Création », 2024.

[6] Voir notamment L’Herméneutique du sujet. Cours au Collège de France, 1981-1982, Hautes Études – Gallimard – Seuil, 2001.

[7] Cf. Critique et clinique, Minuit, 1993, p. 13 : « La littérature ne commence que lorsque naît en nous une troisième personne qui nous dessaisit du pouvoir de dire Je ».

[8] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Minuit, 1980, p. 51.

[9] Critique et clinique, p. 69.

[10] « Personne / ne témoigne pour le / témoin (Niemand / zeugt für den / Zugen) », Paul Celan, « Gloire de cendres (Aschenglorie) », trad. J.-P. Lefebvre.