Comment dire « je » avec les autres sans parler à leur place ?
«Et vous, est-ce que ça vous est vraiment arrivé à vous ? Est-ce bien votre histoire que vous racontez ? ». Il devient de plus en plus difficile d’accompagner un roman sans s’entendre poser ces questions, de plus en plus difficile d’expliquer que l’on peut écrire, y compris à la première personne, d’autres histoires que la sienne, de suggérer que la littérature n’est pas, ou pas seulement, une chambre close où chuchoter des secrets et livrer des aveux.
Mais comment raconter les histoires des autres sans se les approprier ? Peut-on encore proclamer naïvement « Madame Bovary, c’est moi » ? Flaubert n’a sans doute jamais écrit ces mots, mais ce n’est pas un hasard si on les attribue à sa figure majuscule : cette formule fictive est aussi la formule de la fiction, elle oriente toute la création romanesque, elle fonde notre pratique d’écrivains et d’écrivaines. Nous avons tous envie de croire que nous pouvons nous couler dans tous les corps, coïncider avec toutes les vies, même celles qui nous sont les plus étrangères. Pourtant, il nous faut désormais interroger cette croyance, et avec elle le pouvoir (ou le droit, ou le privilège) que nous revendiquons : être auteur ou autrice, est-ce que cela autorise à parler pour tous les autres, quels qu’ils soient ? Ces corps que nous prétendons habiter, sommes-nous sûrs de ne pas les déloger ? Ces voix que nous prétendons donner, sommes-nous sûrs de ne pas les voler ?
Écrire au présent, c’est ainsi se trouver face à une double impasse : d’un côté, la confession, de l’autre, l’appropriation. Comment en sortir ? Comment raconter d’autres histoires que la sienne sans faire siens les récits d’autrui ?
Pour répondre à cette question, il faut peut-être commencer par se demander qui écrit quand j’écris. Il faut peut-être cesser de croire que le « je » qui écrit se confond sans reste avec « moi », et reconnaître qu’il n’y a de littérature que sous la condition d’un écart, qui est aussi place faite en soi à l’impersonnel, qu’à partir d’u
