Musique et littérature : une théorie du looping
Les rapports entre la littérature et la musique sont surtout thématisés en termes d’inspirations réciproques, d’imitations en miroir, de co-dédoublements, de collaborations (où l’une « hétéroglossise » l’autre) ou encore d’éclairages mutuels. En se mobilisant l’une l’autre, leurs rapports peuvent se vouloir créatifs ou plus scientifiques. En pratique, quand elle se fait accompagner de musique nappeuse et complaisamment sombre, la parole poétique peut se sentir pousser des accents oraculaires ou se perdre en escalade incantatoire. En théorie, l’une peut compenser les imprécisions de l’autre ou, à défaut, elles peuvent se consoler de leurs limites respectives. Voilà pour les effets à peu près positifs de leurs interactions. Mais les rapports se font souvent moins fructueux et se jouent : réquisitions de l’une par l’autre, aliénations, enrôlements, quand ce n’est emprise.

Mais à force de manier littérature et musique comme des entités consistantes pour elles-mêmes, les raisonnements ressemblent à des loopings : on propulse en l’air l’idée que poésie et musique seraient grosso modo une seule et même chose. Une fois propulsées bien assez haut, avec une vue du dessous et de si loin, poésie et musique sont effectivement devenues impossibles à distinguer. Et voilà qui semble symptomatique : l’idée que la poésie et la musique sont une seule et même chose n’est jamais aussi vraie qu’au moment où on la propulse en l’air. Et en prenant conscience que l’idée gagne en vérité par l’opération du looping, on commence à se douter qu’à la redescente, poésie et musique n’auront pas du tout la même façon de retomber ou de ménager un air de satisfaction en se fracassant au sol.
Dans les événements littéraires comme dans les festivals de musique, les associations entre musique et littérature ne font pas vraiment débat. Elles sont valorisées, encouragées et se multiplient sans autre forme de mise en perspective. D’autant qu’elles sont supposées être dans l’air du temps. Alors que
