Cinéma

Des cadrages – sur La Couleuvre noire d’Aurélien Vernhes-Lermusiaux

Critique

Comme dans son premier film, où Aurélien Vernhes-Lermusiaux racontait une histoire de mort et d’errance, ici un fils revient auprès de sa mère mourante puis suit son père vers son lieu d’enterrement. Décentrage et décadrage en sont les formes maîtresses – un écriteau, ou un bus, coupés à la moitié de l’image… Le film fait mine de savoir quelque chose qu’il ne nous dit pas. C’est toute la question du cadrage et du hors champ.

Vers la moitié de La Couleuvre noire, les personnages passent près d’un observatoire abandonné, sur lequel on peut lire une plaque nous informant de la nature des lieux. Le plan, cependant, est largement décadré, si bien que la plaque est presque illisible : ce qui est au cœur du cadre, c’est seulement un pan de mur blanc, de crépi. Rien à voir au centre qu’un aplat pâle, pas un bout de ciel, un plan où tout ce qui pourrait valoir comme une « information » est caché, décalé.

Voilà qui résume tout le projet du film d’Aurélien Vernhes-Lermusiaux. Car tout, dans La Couleuvre noire, est désaxé, décentré. Quand Ciro, qui s’est installé à Bogota, rentre chez lui après des années d’absence, sa mère est déjà mourante – presque morte, mais encore vivante, elle est incapable de parler, et meurt quelques heures après.

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Une couleuvre noire passe sous ses vêtements – est-elle réelle, ou imaginaire ? Le père, Alirio, veut partir l’enterrer dans le désert de la Tatacoa (qui, en fait, n’est pas un simple désert, mais une forêt sèche qui s’est désertifiée avec le temps – tout un programme pour un film…), ce que le fils peine à comprendre. Mais son père part tout de même, et le fils (et le film) le suit dans ce voyage étrange.

Étrange, comme tout le récit, toutes les scènes : La Couleuvre noire est de ces films qui se déploient lentement, où rien ne sera répété et où une bonne part du récit est raconté comme un sous-entendu, presque une illusion que le spectateur devra distinguer en clignant d’un œil – en portant son attention sur les détails et non sur le tout, ou plutôt sur l’entre-deux qui s’y joue.

Quand la tombe du fils apparaît par exemple, on se prend à se demander s’il était explicite que le corps de la mère devait être enterré au même endroit, ou si c’est encore une révélation : l’attention est décalée, et les personnages se tiennent toujours entre ce que l’on sait effectivement, ce qu’on ne sait pas encore, et ce que l’on ne saura jamais vraiment.

Si bien qu’on ne


[1] Jacques Aumont, L’Œil interminable, Éditions La Différence, 2007, p. 147. Quelques pages plus loin, Aumont parle de « retourner les paradoxes en évidence » (p. 157).

[2] Pascal Bonitzer, Décadrages, Éditions Cahiers du Cinéma, 1985, p. 83.

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CultureCinéma

Notes

[1] Jacques Aumont, L’Œil interminable, Éditions La Différence, 2007, p. 147. Quelques pages plus loin, Aumont parle de « retourner les paradoxes en évidence » (p. 157).

[2] Pascal Bonitzer, Décadrages, Éditions Cahiers du Cinéma, 1985, p. 83.