Théâtre

Déplacer Shakespeare – sur Hamlet de Johan Simons et Richard III d’Itay Tiran

Philosophe et écrivain

Le deuxième week-end du mois de mars, on pouvait assister d’un soir à l’autre à deux pièces de Shakespeare, l’une à Nanterre (Théâtre des Amandiers), l’autre à Sceaux (Théâtre des Gémeaux), l’une en allemand, l’autre en hébreu. Hamlet est Sandra Hüller, Richard III est Evgenia Dodina. Deux manières de déplacer Shakespeare qui, parce qu’elles mettent à nu certaines des structures de son théâtre, parviennent à en renouveler la puissance.

Deux plateaux blancs et nus. Le premier est une fosse ou une arène dans laquelle il faut descendre ou tomber, dans laquelle on joue et on meurt. Le second est une pièce que l’on meuble en fonction des scènes, avec des ventilateurs au plafond, et des chaises le long des murs. Le premier dessine un espace abstrait, une géographie psychique et cosmique à la fois. Le seul décor y est un grand mobile pendulaire, où un globe lumineux équilibre une plaque de métal cuivrée. Ils tournent comme deux astres incompossibles poussés par la main du jeune Laërte.

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La pièce ne commence pas par le fameux « Qui va là ? » annonçant le spectre de l’ordre ancien. Elle commence par quelques mots d’Hamlet empruntés à Heiner Müller. Hamlet-machine reviendra plus tard, à la place de la pièce que des comédiens viennent jouer pour la cour d’Elseneur.

Richard III est là également, assis à l’avant-scène pendant que la cour s’affaire, exposant ses plans, ses difformités et ses vices. L’espace de son drame est ordinaire et fonctionnel. Un trône figure la cour, une table longue la salle des conférences et des trahisons, un service de catering le mariage de Richard avec Lady Anne de Lancastre, trois portes que l’on ferme l’imminence d’une mort annoncée, une tente et des jouets qu’on déplace sur une carte le champ de la bataille finale.

Ce Hamlet et ce Richard sont joués par des femmes, en allemand par Sandra Hüller, en hébreu par Evgenia Dodina. Des femmes qui jouent des hommes – inversement, la mère de Richard est incarnée par un homme qui joue aussi Édouard IV. Rien de particulièrement étrange ou surprenant (elles sont l’une et l’autre très convaincantes) sinon une assez profonde dénaturalisation du regard.

Suspendre la masculinité de Hamlet et de Richard – c’est-à-dire mettre entre parenthèses les traits que l’on attribuait sans réfléchir au fait qu’ils sont des hommes – met à nu la structure de leur psyché. Tous leurs actes semblent désormais émaner de leur seule liberté. Richard n’en e


[1] Voir David Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748), traduit de l’anglais par André Leroy revue par Michelle Beyssade, Éditions Flammarion, 2021 : « Si je vois une bille de billard se mouvoir vers une autre sur une table unie, je peux aisément concevoir qu’elle va s’arrêter son contact. Cette conception n’implique pas contradiction, mais elle se sent de manière très différente de la conception par laquelle je me représente l’impulsion et la communication du mouvement d’une bille à l’autre. »

[2]  Voir Shakespeare, Hamlet, Éditions Folio, 2016 : « The readiness is all », « L’essentiel, c’est d’être prêt ».

[3]  Voir l’article AOC du 28 juin 2024 : « Cohabiter – sur Avant la terreur de Vincent Macaigne et « Crumbling the Antispetic Beauty » de David Douard ».

[4]  Pour citer le titre de la biographie que lui consacra Michael Hicks en 2019 : Richard III: The Self-Made King (Yale University Press).

Bastien Gallet

Philosophe et écrivain

Notes

[1] Voir David Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748), traduit de l’anglais par André Leroy revue par Michelle Beyssade, Éditions Flammarion, 2021 : « Si je vois une bille de billard se mouvoir vers une autre sur une table unie, je peux aisément concevoir qu’elle va s’arrêter son contact. Cette conception n’implique pas contradiction, mais elle se sent de manière très différente de la conception par laquelle je me représente l’impulsion et la communication du mouvement d’une bille à l’autre. »

[2]  Voir Shakespeare, Hamlet, Éditions Folio, 2016 : « The readiness is all », « L’essentiel, c’est d’être prêt ».

[3]  Voir l’article AOC du 28 juin 2024 : « Cohabiter – sur Avant la terreur de Vincent Macaigne et « Crumbling the Antispetic Beauty » de David Douard ».

[4]  Pour citer le titre de la biographie que lui consacra Michael Hicks en 2019 : Richard III: The Self-Made King (Yale University Press).