Récit (extrait)

Les villes blanches

Écrivain

Les villes blanches, c’est de Lyon à Marseille, celles dont Joseph Roth, réfugié et mort à Paris en 1939, est allé découvrir « l’âme ». On connaît bien sûr La Fuite sans fin de celui qui, juif de Galicie et de langue allemande, écrivain, journaliste, est devenu une grande figure de la Mitteleuropa. Ces textes et Les Juifs errants datent de 1925. Ils composaient un ensemble, Le Rouge et le Blanc, que Roth avait laissé à Berlin. Les éditions Verdier les publient bientôt, dans la traduction de Philippe Giraudon. Extrait inédit.

À trente ans, il me fut enfin permis de voir les villes blanches dont j’avais rêvé pendant mes premières années. Mon enfance ne fut que grisaille dans des villes grises. Ma jeunesse fut un service militaire gris et rouge, une caserne, une tranchée, un hôpital de campagne. Je voyageais dans des pays étrangers, mais c’étaient des pays ennemis. Je n’aurais jamais imaginé que je devrais parcourir si vite, si impitoyablement, si brutalement une partie du monde, dans le but de tuer et non avec le désir de découvrir. Avant que j’aie commencé à vivre, le monde entier s’offrait à moi. Mais quand je commençai à vivre, ce monde grand ouvert était dévasté. Je le détruisais moi-même avec mes contemporains. Les enfants des autres générations, passées ou à venir, peuvent trouver une continuité sans faille entre l’enfance, l’âge adulte et la vieillesse. Elles aussi doivent affronter des surprises, mais aucune qui ne puisse s’accorder plus ou moins avec leurs attentes, aucune que personne n’aurait pu leur prophétiser. C’est nous seuls, c’est notre génération qui a vécu le tremblement de terre alors qu’elle avait compté depuis sa naissance sur la sécurité complète de la terre. Nous seuls, nous avons été comme un homme qui s’installe dans son train, l’horaire à la main, afin d’aller explorer le monde. Mais une tempête a emporté le train et nous nous sommes retrouvés en un instant là où nous voulions arriver en dix années nonchalantes, colorées, émouvantes et magiques. Notre expérience a précédé notre existence. Nous étions armés pour vivre, et déjà la mort nous accueillait. Nous regardions encore avec stupeur un cortège funèbre, et déjà nous étions ensevelis dans une fosse commune. Nous en savions plus long que les vieillards, nous étions ces petits-enfants infortunés qui prenaient leurs grands-pères sur leurs genoux pour leur raconter des histoires.

Depuis lors, je ne crois pas que nous puissions monter dans un train, un horaire à la main. Je ne crois pas qu’il nous soit possible de


Joseph Roth

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