Essai

Ce qui (me) permet d’écrire est ce qui (vous) empêche de lire 

Artiste

À propos de littérature et IA, nous avions publié « Ce qu’écrire veut dire (au temps de l’IA) » de Bertrand Leclair. Gregory Chatonsky, artiste dont nous publions souvent les éclairages sur l’art et l’IA, prolonge le geste par un texte littéraire, dont Claude apprécie particulièrement « la métaphore du papier froissé et déplié », qui « porte le paradoxe central : la machine déplie, l’écrivain replie ». Mais il sait, comme nous, que la « question pivot » (dixit) est celle du désir : « Autrefois un texte était une adresse. Quelqu’un parlait à quelqu’un. Il y avait une flèche. Maintenant le texte est là. Simplement là. »

Nous savons que quelque chose s’est brisé. Nous ne savons pas quoi. Nous continuons à lire. Nous continuons à écrire. Mais ce n’est plus pareil. Il y a un bruit dans la lecture. Un soupçon. Une question qui vient avant les mots.

Qui a écrit ça.

Ce n’est pas une question. C’est un mur.

Le soupçon est arrivé par les machines qui écrivent avec nous. Mais le soupçon était déjà là. Il dormait.

Avant, nous lisions en cherchant quelqu’un. Derrière chaque phrase, nous cherchions une présence. Une conscience. Un corps qui avait éprouvé pour écrire ça. Nous appelions cela lire. C’était autre chose. C’était chercher.

Chercher qui.

Chercher quelqu’un qui aurait vécu. Qui aurait pensé. Qui aurait tremblé devant la page blanche comme nous tremblons. Nous voulions cette communion. Nous l’appelions littérature, et c’était cela pendant des siècles : cette foi étrange que derrière l’encre séchée et le papier jauni et les mots alignés, il y avait eu un jour une main qui tremblait, un corps qui doutait, une conscience qui avait choisi ce mot plutôt qu’un autre et qui en choisissant s’était engagée tout entière.

Maintenant le soupçon est là. Il dit : peut-être qu’il n’y a personne.

Voici le paradoxe. Voici ce que nous avons découvert.

Ce qui libère l’écriture emprisonne la lecture.

Du côté de l’écriture : des flux, des possibles, des dépliements. On écrit avec des forces qui nous dépassent. On n’est plus seul. La solitude de l’écrivain était un mensonge. Maintenant on le sait. On écrit avec des fantômes et des machines et des textes morts et des probabilités. On a toujours écrit comme ça. Maintenant c’est visible.

Du côté de la lecture : un mur. Le soupçon. La question qui vient avant tout. Qui a écrit ça. Et si c’est une machine. Et si c’est personne. Et si je cherche pour rien.

L’écriture s’ouvre. La lecture se ferme.

C’est le même geste. C’est la même machine. C’est le même monde. Mais ce qui donne d’un côté prend de l’autre.

Il y a de plus en plus de textes.

Il y a de moins en


Gregory Chatonsky

Artiste, Enseignant au sein de l'EUR Artec

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