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L’État iranien n’est pas une fiction

Politiste

En Iran, derrière les espoirs que la guerre ou la rue précipitent la chute du régime, les recompositions politiques se jouent dans l’épaisseur de l’État. Les relations entre le pouvoir et ses cadres civils et militaires, ainsi que les liens de dépendance tissés depuis près d’un demi-siècle entre État et société, pèsent sur toute perspective de changement. En Iran, l’État compte, et il s’agit de ne pas le perdre de vue.

La République islamique va-t-elle chuter ? Des mobilisations de janvier et leur sanglante répression à la guerre d’agression menée par Israël et les États-Unis, la question concentre toute l’attention, tant chez les acteurs que les observateurs. Du président Trump aux réseaux monarchistes iraniens, l’on aspirait à ce que la seule suprématie militaire puisse, en « coupant la tête du serpent », précipiter un changement de régime.

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Chez les monarchistes comme dans les milieux contestataires anti-guerre, l’on nourrissait cet hiver l’espoir que le mouvement social, fort de l’élargissement de sa base sociologique et de son courage indéniable, puisse à lui seul ouvrir la voie à une refonte irréversible du système politique. Or, spéculer sur un changement de régime revient à perdre de vue l’État iranien. Saisir les recompositions politiques en cours et à venir suppose de prendre au sérieux le comportement des structures et acteurs étatiques – de l’appareil militaire et coercitif aux cadres de l’administration –, ainsi que les liens que les groupes sociaux entretiennent avec l’État depuis près d’un demi-siècle.

Les sciences sociales ont elles-mêmes participé de l’invisibilisation de l’État. Les travaux sur les changements de régime qui s’imposent dans les années 1980 et 1990 à partir de l’analyse des transitions politiques en Amérique latine puis en Europe centrale et orientale, éclipsent alors les structures et acteurs étatiques au profit du politique (élites, partis, syndicats), dans une perspective téléologique visant à rendre compte des conditions d’émergence de la démocratie, au risque d’occulter les continuités étatiques à l’œuvre en deçà du politique[1]. De fait, rappelons que la révolution de 1979 s’est bâtie sur la mobilisation massive du secteur public, que son issue s’est jouée dans une lutte factionnelle pour le contrôle et la refonte des administrations civiles et militaires[2], puis que la République islamique a gagné sa stabilité par l’expansion de l’


[1] Pour une critique des approches dites de « transitologie », voir Michel Dobry, « Les voies incertaines de la transitologie: choix stratégiques, séquences historiques, bifurcations et processus de path dependence », Revue française de science politique, n° 50, 2000.

[2] Guillaume Beaud et Behnaz Khosravi, « Les hommes pluriels de la révolution : fabrique d’une première génération de hauts fonctionnaires islamistes et structuration de l’État en Iran (post)révolutionnaire », Critique internationale, n° 104, 2024 ; Guillaume Beaud, « Purging and Restaffing the Civil Service : Factional Struggles and Bureaucratic Dilemmas in Revolutionary Iran (1979-1982) », The Politics of Indirect Governance in the Middle East and North Africa (dir. Youssef Mnaili), Edinburgh University Press, 2026.

[3] Voir Houshang Chehabi et Juan Linz (dir.), A Theory of Sultanism, Johns Hopkins University Press, 1998. À ce sujet, voir Assia Boutaleb et Laurence Dufresne Aubertin, « Bringing the administration back in. Plaidoyer pour une analyse des administrations dans le monde arabe », Mondes Arabes, n° 1, 2022.

[4] Eva Bellin, « Reconsidering the Robustness of Authoritarianism in the Middle East. Lessons from the Arab Spring », Comparative Politics, n° 36, 2012.

[5] Stéphane Dudoignon, Les gardiens de la révolution islamique d’Iran: Sociologie politique d’une milice d’État, CNRS Éditions, 2022.

[6] Saeid Golkar, Captive Society: The Basij Militia and Social Control in Iran, Columbia University Press, 2015.

[7] Guillaume Beaud, Ruling Servants. Regime Change and the (Re)Making of the Upper Bureaucracy in Iran and Pakistan, thèse de doctorat, Sciences Po, 2025.

[8] Voir Pierre Bourdieu, « De la maison du roi à la raison d’État. Un modèle de la genèse du champ bureaucratique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 118, 1997.

[9] Les travaux d’économie politique ont particulièrement investi ce déplacement visant à penser la fabrique d’un contrat social en contexte autoritaire. Steve

Guillaume Beaud

Politiste , Post-doctorant à l’Université d’Oxford, Chercheur associé au CERI de Sciences Po

Notes

[1] Pour une critique des approches dites de « transitologie », voir Michel Dobry, « Les voies incertaines de la transitologie: choix stratégiques, séquences historiques, bifurcations et processus de path dependence », Revue française de science politique, n° 50, 2000.

[2] Guillaume Beaud et Behnaz Khosravi, « Les hommes pluriels de la révolution : fabrique d’une première génération de hauts fonctionnaires islamistes et structuration de l’État en Iran (post)révolutionnaire », Critique internationale, n° 104, 2024 ; Guillaume Beaud, « Purging and Restaffing the Civil Service : Factional Struggles and Bureaucratic Dilemmas in Revolutionary Iran (1979-1982) », The Politics of Indirect Governance in the Middle East and North Africa (dir. Youssef Mnaili), Edinburgh University Press, 2026.

[3] Voir Houshang Chehabi et Juan Linz (dir.), A Theory of Sultanism, Johns Hopkins University Press, 1998. À ce sujet, voir Assia Boutaleb et Laurence Dufresne Aubertin, « Bringing the administration back in. Plaidoyer pour une analyse des administrations dans le monde arabe », Mondes Arabes, n° 1, 2022.

[4] Eva Bellin, « Reconsidering the Robustness of Authoritarianism in the Middle East. Lessons from the Arab Spring », Comparative Politics, n° 36, 2012.

[5] Stéphane Dudoignon, Les gardiens de la révolution islamique d’Iran: Sociologie politique d’une milice d’État, CNRS Éditions, 2022.

[6] Saeid Golkar, Captive Society: The Basij Militia and Social Control in Iran, Columbia University Press, 2015.

[7] Guillaume Beaud, Ruling Servants. Regime Change and the (Re)Making of the Upper Bureaucracy in Iran and Pakistan, thèse de doctorat, Sciences Po, 2025.

[8] Voir Pierre Bourdieu, « De la maison du roi à la raison d’État. Un modèle de la genèse du champ bureaucratique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 118, 1997.

[9] Les travaux d’économie politique ont particulièrement investi ce déplacement visant à penser la fabrique d’un contrat social en contexte autoritaire. Steve