Ce que le BDSM soft fait aux femmes
Dans Babygirl, le film d’Halina Reijn sorti fin 2024, Nicole Kidman incarne une PDG qui vit une relation érotique secrète fondée sur sa soumission à l’un de ses stagiaires. Le film a été massivement commenté sous l’angle du « lâcher prise » – une femme puissante qui choisit de ne rien décider dans l’intime. Or le film contient un élément que cette lecture évacue presque systématiquement : Romy a grandi dans une secte et a subi une relation d’emprise dès ses premières années.

Au-delà du cinéma, ce que Babygirl met en scène rejoint un constat qui m’accompagne depuis plusieurs années – dans mes consultations de sociothérapie comme dans les entretiens que j’ai menés dans le cadre de ma thèse sur les recompositions de la sexualité depuis #metoo (130 entretiens biographiques avec des femmes et des hommes hétérosexuel·les d’âges et de milieux variés) et d’une recherche en cours sur les relations d’emprise amoureuse chez les moins de 35 ans. Je suis frappée par la place que prennent, dans les récits, des pratiques sexuelles violentes : étranglements, claques, fessées, gorges profondes, éjaculations faciales, mises en scène de soumission féminine.
Dans mon corpus d’entretiens, la quasi-totalité des femmes nées après 1995 rapportent avoir pratiqué au moins une fois des actes relevant du BDSM soft, alors que ce type de récit est beaucoup plus rare chez les femmes nées avant 1985. Le phénomène dépasse la France : aux États-Unis, une enquête nationale représentative a établi que 35 % des femmes de 18-24 ans avaient été étranglées lors de leur dernier rapport sexuel consensuel, contre moins de 3 % des femmes de plus de 40 ans[1].
Ces pratiques circulent sous un nom que l’on retrouve à la fois sur les réseaux sociaux et dans les récits de mes enquêté·es : « BDSM soft ». Le terme est en lui-même instructif – le mot « soft » neutralise d’emblée ce que ces actes ont de violent, comme si l’adoucissement lexical suffisait à en modifier la nature, tandis que le rapprochement a
