Cinéma

La momie n’a jamais été maudite

Réalisateur

Le Musée de l’Homme tente de déconstruire les clichés sur les momies ; Hollywood continue de les fabriquer. Entre une exposition pédagogique et le récent film Lee Cronin’s The Mummy se dessine une même question : comment l’Occident a-t-il transformé des morts réels en figures de cauchemar ? Et que dit cette obsession de notre rapport aux cultures que nous avons pillées puis fantasmées ?

« L’Orient était presque une invention de l’Europe, depuis l’Antiquité un lieu de romance, d’êtres exotiques, de souvenirs et de paysages obsédants, d’expériences remarquables. » 
Edward Said, L’Orientalisme, 1978.

Il y a d’abord eu Léna. Sept ans, ma belle-fille, rentrée un soir du Musée de l’Homme où sa grand-mère l’avait emmenée voir l’exposition Momies. Le temps du trajet pour qu’elle craque. Le soir même, sa mère me glisse la consigne : ne lui parle plus de momies, elle est traumatisée. Trois jours plus tard, je suis allé voir Lee Cronin’s The Mummy au cinéma. Je n’aurais pas dû.

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Ou plutôt si, parce que c’est précisément en recollant les deux expériences – la vitrine du Trocadéro et l’écran du multiplexe – qu’une évidence se construit, lente, têtue, difficile à désamorcer. En 2026, après un siècle de cinéma, après Said, après Shaheen, après des décennies d’un débat public que même le plus paresseux des scénaristes a forcément croisé quelque part, sortir un film qui recycle avec une telle candeur l’équation Arabe = contagion, famille blanche = pureté, exorcisme = solution finale, il fallait vraiment le vouloir. Cronin l’a voulu. Warner l’a financé. Blumhouse l’a produit. Et nous, on est censés applaudir le savoir-faire du gore ? La question que pose ce texte pourrait se formuler ainsi : qu’est-ce qui, de la momie exposée ou de la momie filmée, est responsable du trauma d’une enfant de sept ans – et qu’est-ce que ce trauma nous dit du dispositif culturel occidental qui l’a produit ?

L’exposition du Musée de l’Homme, ouverte jusqu’au 25 mai 2026, présente neuf corps momifiés venus d’Égypte, du Pérou, des Canaries, de France, des Îles Marquises. Elle explique les rites, les techniques, la diversité des pratiques funéraires humaines. Mieux : elle consacre son introduction à déconstruire les clichés véhiculés par la culture populaire, reconnaissant explicitement que la momie, dans l’imaginaire occidental, est saturée de « fausses idées ». Le musée fait le t


[1] Sur les inscriptions de protection et les rites funéraires égyptiens, voir Sylvie Donnat Beauquier, Écrire à ses morts. Enquête sur un usage rituel de l’écrit dans l’Égypte pharaonique, Jérôme Millon, 2014.

[2]  Jane Loudon, The Mummy!, 1827 ; Louisa May Alcott, Lost in a Pyramid, 1869 ; Bram Stoker, The Jewel of Seven Stars, 1903 ; The Mummy de Karl Freund, Universal Pictures, 1932.

[3] Stephen D. Arata, « The Occidental Tourist: Dracula and the Anxiety of Reverse Colonization », Victorian Studies, vol. 33, n° 4, 1990.

[4] Jack Shaheen, Reel Bad Arabs: How Hollywood Vilifies a People, Olive Branch Press, 2001. Sur plus d’un millier de films étudiés, moins de 5 % présentent des personnages arabes nuancés. Le stéréotype de la femme orientale comme porteuse d’un pouvoir occulte et maléfique y est documenté à de nombreuses reprises.

[5]  Sur cette mécanique d’intégration sans désorientation, voir Ella Shohat et Robert Stam, Unthinking Eurocentrism: Multiculturalism and the Media, Routledge, 1994.

[6]   Joanne Cantor, « Why Horror Doesn’t Die: The Enduring and Paradoxical Effects of Frightening Entertainment », in J. Bryant et P. Vorderer (dir.), Psychology of Entertainment, Routledge, 2006.

Hugo Le Gourrierec

Réalisateur, diplômé d’un Master Réalisation à l’Institut Européen du Cinéma et de l’Audiovisuel de Nancy

Notes

[1] Sur les inscriptions de protection et les rites funéraires égyptiens, voir Sylvie Donnat Beauquier, Écrire à ses morts. Enquête sur un usage rituel de l’écrit dans l’Égypte pharaonique, Jérôme Millon, 2014.

[2]  Jane Loudon, The Mummy!, 1827 ; Louisa May Alcott, Lost in a Pyramid, 1869 ; Bram Stoker, The Jewel of Seven Stars, 1903 ; The Mummy de Karl Freund, Universal Pictures, 1932.

[3] Stephen D. Arata, « The Occidental Tourist: Dracula and the Anxiety of Reverse Colonization », Victorian Studies, vol. 33, n° 4, 1990.

[4] Jack Shaheen, Reel Bad Arabs: How Hollywood Vilifies a People, Olive Branch Press, 2001. Sur plus d’un millier de films étudiés, moins de 5 % présentent des personnages arabes nuancés. Le stéréotype de la femme orientale comme porteuse d’un pouvoir occulte et maléfique y est documenté à de nombreuses reprises.

[5]  Sur cette mécanique d’intégration sans désorientation, voir Ella Shohat et Robert Stam, Unthinking Eurocentrism: Multiculturalism and the Media, Routledge, 1994.

[6]   Joanne Cantor, « Why Horror Doesn’t Die: The Enduring and Paradoxical Effects of Frightening Entertainment », in J. Bryant et P. Vorderer (dir.), Psychology of Entertainment, Routledge, 2006.