Cinéma

Le vampire de la création – sur L’Être aimé de Sorogoyen et Autofiction d’Almodóvar

Critique

La fiction peut-elle piller le réel ? C’est la question posée par Pedro Almodóvar et Rodrigo Sorogoyen dans leurs deux nouveaux films en compétition à Cannes, instaurant une dialectique entre intime et cinéma. L’un est tourné sur lui-même, sur le nombril du cinéaste ; l’autre part de l’intérieur pour aller, avec force, vers une analyse sociétale.

L’importance du cinéma espagnol contemporain ne se dément pas puisqu’après le Grand Prix remporté par Sirat d’Oliver Laxe l’an dernier, ce sont trois films espagnols qui sont présentés en compétition officielle cette année.

publicité

Avant la projection jeudi 21 de La Bola Negra de Javier Ambrossi et Javier Calvo, les « Javis » auxquels on doit la série La Mesias, Almodóvar et Rodrigo Sorogoyen ont présenté leurs nouveaux films, tous deux déjà en salles. Deux œuvres jumelles qui partagent une même actrice, Victoria Luengo, arpentent des îles désertiques, mais qui utilisent surtout un drame intime pour mettre en abyme l’acte de création au cinéma. Chez Rodrigo Sorogoyen, un tournage compliqué dans le Sahara fait exploser la relation d’un père cinéaste et de sa fille actrice et la résout tout en questionnant la violence endémique sur les plateaux. Pour Almodóvar, pris dans sa dernière période, depuis Douleur et gloire, dans un travail autoréflexif (dont le titre français, Autofiction, dévoile sans fard le programme), il s’agit d’un réalisateur qui nourrit son scénario de la vie de ses proches, à leur corps défendant. La fiction autorise-t-elle à piller le réel, se demandent les deux compatriotes.

Loin du mélodrame

Alors que le mélodrame a toujours été le carburant utilisé par Almodóvar depuis ses débuts pour ses récits enchâssés entre réalité et fantasme de cinéma, la forme empruntée au cinéma classique hollywoodien s’éloigne dans Amarga Navidad au profit d’un récit plus centré sur le motif de l’inspiration tarie. Le mélodrame questionnait déjà sa présence dans Madres Paralelas : à travers l’histoire de deux mères célibataires contraintes d’élever leurs enfants sans père, Almodóvar évoquait aussi la dictature franquiste qui organisa l’assassinat secret de milliers d’hommes, condamnant les enfants à grandir auprès de figures uniquement maternelles. On pouvait voir là une clé de ce cinéma habité depuis toujours surtout par des femmes et par des destins tragiques.

Amarga


Rayonnages

CultureCinéma