Société

Puissance d’exil

Philosophe

À rebours du renforcement d’une identité purement juive, le « redevenir juif » que Michel Feher appelle de ses vœux consiste à réaffirmer une condition diasporique pour troubler les discours identitaires. Car chaque être humain a une puissance d’exil – une capacité déterritorialisante, existentielle et politique, qui devrait être la source d’un lien communautaire renouvelé.

La tribune anti-Bolloré et ses suites, ainsi que la récente affaire Grasset, valent pour métonymie d’un moment de clarification politique qui demeure encore aujourd’hui massivement différé : un partage que nous devons appeler à être de plus en plus net entre les troupes de l’extrême droite – assemblant milliardaires, militants racistes, et partis supposés démocrates prêts à collaborer avec eux – et les personnes et collectifs qui s’y opposent.

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Or cette opposition peut s’enclencher selon divers modes. Selon Michel Feher, il revient aux personnes juives de retrouver la puissance ontologique, éthique et politique de l’exil, afin d’incarner – c’est ce que Feher écrit dans Redevenir juif. La fin d’un pacte de blanchiment réciproque (La Découverte, 2026) – le « cauchemar » de la fachosphère, qui a horreur de celles et ceux qui remettent en cause les fantasmes identitaires (nationalistes, sexistes, transphobes, etc.).

Sans qu’il soit souhaitable d’universaliser trop vite, l’analyse spécifique que propose Feher, et qui sera la ligne directrice de cet article, touche néanmoins un point névralgique de notre être-au-monde : l’existence d’une puissance d’exil – déterritorialisante, procurant une indépendance d’espace-temps – accordant à chaque personne humaine la capacité de désactiver les discours d’appartenance, et de se lier selon des modalités minoritaires qui restent à explorer.

Condition diasporique, éthique de l’exil

Pour comprendre l’appel que lance Feher, il nous faut repartir de la question de l’antisémitisme. Or il est deux manières critiques, largement prévalentes dans l’espace public, de se rapporter à l’antisémitisme, nous dit Feher dans Redevenir juif. Humaniste, antiraciste, la première refuse les dangereux stéréotypes judéophobes, tandis que la seconde, assimilationniste ou sioniste, soutient que les personnes juives peuvent rendre inopérantes les qualifications infamantes que ressassent les antisémites – cosmopolitisme, donc absence de racines, manqu


Frédéric Neyrat

Philosophe, Professeur dans le Département d’Anglais de l’Université du Wisconsin à Madison