Cinéma

Mystification ou l’Histoire des portraits – sur The Christophers de Steven Soderbergh

Critique

Après Black Bag, le prolifique Steven Soderbergh reprend la veine très « anglaise » de son travail, avec un long-métrage aux accents philosophiques racontant la lutte d’un artiste avec son identité, son œuvre, ses proches. The Christophers est un film plus calme, plus posé qu’à l’accoutumée : un petit traité plaisant, simple, et comme toujours, merveilleusement mis en scène.

Les faussaires, sujet éminemment excitant pour toute fiction. On y voit la promesse d’une infinité de retournements de situation ; de parallèles créés entre le spectateur et les personnages ; d’interrogations métaphysiques aussi inévitables qu’irrésolues (qu’est-ce qu’un faux, et qu’est-ce qu’un vrai ?). Faire un film sur un faussaire, c’est faire un film d’enquête qui enquête sur lui-même ; c’est aussi le sujet de quelques chefs-d’œuvre, F for Fake (1973) d’Orson Welles pour n’en citer qu’un seul. The Christophers tient cette promesse, et en même temps, tape un peu à côté.

publicité

L’argument est exposé en un éclair : un coup de téléphone, un panoramique, puis un dialogue en champ-contrechamp. Julian Sklar est un grand peintre anglais dont les heures glorieuses sont depuis longtemps passées. Il entretient une haine cordiale avec ses deux enfants, qui rêvent de le voir ressortir du grenier une série inachevée, la troisième série des « Christophers », ses toiles les plus célèbres, et donc les plus cotées. Or Sklar ne peint plus depuis des années, et il faut se rendre à l’évidence : ces neuf toiles resteront inachevées. Vient alors l’idée d’engager une faussaire, ancienne camarade de classe de la fille de Sklar, Lori, qui, une fois engagée comme « assistante », prendra possession des œuvres inachevées pour les « finir », afin qu’elles soient découvertes après la mort du vieil homme, et vendues à prix d’or. Film de faussaire donc, mais aussi film de braquage désaxé.

Après cette ouverture fulgurante, le film ralentit tout à coup à l’extrême : les excentricités de Sklar, ses habitudes de vieux dandy, ses sautes d’humeur, tout cela empêche Lori de prendre possession des œuvres, sans parler de les « achever ». Comme si le film avait buté sur les marches à l’entrée de la grande demeure du vieux peintre, et passait tout le reste du récit à s’en relever : la majorité des scènes se dérouleront dans cette grande maison anglaise, décorée avec soin. Soderbergh semble prendre un


[1] Étonnamment, cette analyse n’est pas reprise dans le texte de la série, publié sous le même titre (avec des variations) par les éditions Penguin en 1972. Berger y reprend cependant une analyse similaire d’un autoportrait de Rembrandt, où il distingue également une haute qualité spirituelle et le détachement des richesses matérielles.

[2] Le premier épisode de Ways of Seeing se présente explicitement comme un commentaire de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique de Walter Benjamin, et la série aborde la peinture de chevalet (« oil painting ») comme un corpus figé, dépassé par l’Histoire du XXè siècle.

[3] Sébastien Charbonnier, Pouvoir et puissance, Vrin (Pratiques Philosophiques), p. 223, 2025.

[4] Ce texte a d’ailleurs été adapté au cinéma par Sandrine Rinaldi, en 2005, dans un très beau moyen-métrage.

Rayonnages

CultureCinéma

Notes

[1] Étonnamment, cette analyse n’est pas reprise dans le texte de la série, publié sous le même titre (avec des variations) par les éditions Penguin en 1972. Berger y reprend cependant une analyse similaire d’un autoportrait de Rembrandt, où il distingue également une haute qualité spirituelle et le détachement des richesses matérielles.

[2] Le premier épisode de Ways of Seeing se présente explicitement comme un commentaire de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique de Walter Benjamin, et la série aborde la peinture de chevalet (« oil painting ») comme un corpus figé, dépassé par l’Histoire du XXè siècle.

[3] Sébastien Charbonnier, Pouvoir et puissance, Vrin (Pratiques Philosophiques), p. 223, 2025.

[4] Ce texte a d’ailleurs été adapté au cinéma par Sandrine Rinaldi, en 2005, dans un très beau moyen-métrage.