Rebâtir des greniers
Le système productif contemporain reste gouverné par un impératif devenu hégémonique : le flux tendu. Hérité de la rationalisation industrielle d’après la Seconde Guerre mondiale, elle-même amplifiée par la numérisation des chaînes d’approvisionnement, cet impératif a progressivement disqualifié le stock. Les réserves pleines, jadis garantes de richesse et de capacité de prévision, sont désormais perçues comme des obstacles à la compétitivité.

Alors même qu’ils abritent l’essentiel des biens et de l’intelligence dont dépend l’économie mondiale, les plateformes de logistique et les data centers peinent à susciter des réalisations d’envergure. Contrairement au transport ferroviaire et aéronautique — qui a généré des gares et des aéroports souvent spectaculaires — ou au réseau autoroutier — que supportent de saisissants ouvrages d’art —, les entrepôts contemporains ne dépassent pas le statut d’infrastructures servantes que l’on préfère dissimuler.
Cette dépréciation des architectures du stock est l’aboutissement d’un long processus historique par lequel les réserves ont perdu toute valeur symbolique. Jusqu’à une période récente, la plupart des villes se souciaient de conserver des stocks de grain afin de parer à une pénurie ou à une attaque soudaine. La facilité d’approvisionnement acquise dans un premier temps par la mer et les fleuves, mais surtout, à partir du XIXe siècle, par les révolutions conjointes du charbon, de la machine à vapeur et du chemin de fer, les libéra peu à peu de cette nécessité : les denrées et les matières premières pouvaient être transportées en grande quantité, sans craindre les disettes ou famines.
À Paris, qui connut une quarantaine de pénuries alimentaires entre le XVIe et le XVIIIe siècle, cette facilité d’approvisionnement fut particulièrement bien accueillie. Elle s’accompagna, sous l’impulsion du baron Haussmann, d’une esthétique urbaine qui allait faire la gloire de la capitale française : un réseau d’axes perspectifs ordonna
