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Antisionisme-antisémitisme : cartographie d’une polémique

Historien et sociologue

La proposition dite « loi Yadan » a été retirée de l’ordre du jour de l’Assemblée nationale et devient un projet de loi du gouvernement annoncé pour le conseil des ministres du 9 juillet. La confusion entre la critique radicale ou excessive d’Israël, l’antisionisme et l’antisémitisme est l’objet d’un débat lui-même souvent confus. Cartographions les arguments et remontons un peu dans le temps pour y voir plus clair.

Prenant la suite de nombreux auteurs qui se sont proposé de donner une réponse à la question des rapports entre antisionisme et antisémitisme[1], ce texte affiche une ambition un peu différente, non pas clore un débat mais le cartographier, en recensant les arguments, d’une part des antisionistes déclarés, d’autre part de leurs critiques qui voient dans l’antisionisme une forme nouvelle d’antisémitisme ou, de façon plus nuancée, s’inquiètent de la frontière incertaine entre antisionisme et antisémitisme.

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Au moins entre les extrêmes, l’analyse des arguments révèle un effet de commutateur que l’on retrouve dans les controverses polarisées. Si, à un extrême, une personne défend les positions A, B, C, etc., à l’autre extrême, on a de très fortes chances de rencontrer les positions inverses : -A, -B, -C, etc., ce qui rappelle les « lucidités et cécités croisées » de Pierre Bourdieu[2]. Une telle rigidité intellectuelle devrait mettre en garde : pourquoi les dominos discursifs tombent-ils si bien ensemble ? Souvent les arguments apparaissent plus comme expression de fidélité à un camp que comme outils d’appréhension du réel, que l’on veut réduire à des essences inchangées, que ce soit de façon négative ou positive : ainsi de « islam », « Arabes », « sionisme », « Israël », etc.

On fera la genèse de la polémique en partant des antisionismes, par ordre d’entrée en scène : l’antisionisme juif, qui a changé de signification après la création de l’État d’Israël ; l’antisionisme soviétique/communiste, dont une partie du répertoire demeure présent, à l’extrême gauche surtout ; l’antisionisme arabe/musulman, dont les liens avec l’antisémitisme ont été tôt débattus et aujourd’hui plus que jamais.

Puis on renversera la perspective en partant des critiques adressées à l’antisionisme, plus généralement à Israël, qui se sont élargies en quatre vagues. Première vague, tôt après la guerre des Six Jours en 1967 : dans un monde juif inquiet pour « son » État, on s’en prend à la


[1] Liste non exhaustive : Meïr Waintrater, « Le mauvais Juif de Sion. Antisionisme et antisémitisme : les fortunes d’un concept », dans Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, vol. IV, Seuil
David Hirsch, « Anti-Zionism and Antisemitism: Cosmopolitan Reflections », The Yale Initiative for the Interdisciplinary Study of Antisemitism, Working Paper Series, 2007
Michael Walzer, Antisionisme et antisémitisme, Esprit, n° 10, 2019
Kenneth Stern, « Anti-Zionism, Antisemitism, and the Fallacy of Bright Lines », INSS papers, 2021
Alan Johnson, Mapping the New Left Antisemitism. The Fathom Essays, Routledge and London Center for the Study of Contemporary Antisemitism, 2024
Denis Charbit, « Antisionisme=antisémitisme. Pour un examen raisonné d’une question controversée », Hérodote, n° 198, 2025.

À l’inverse de nombreux textes cités ici sur le « nouvel antisémitisme », ces auteurs acceptent l’idée que la question est complexe.
J’y ajoute, paru au moment de clore ce texte, un livre qui devrait faire date dans le débat sur l’antisionisme à gauche et ses aspects antisémites : Julien Chanet, L’Incendie universel. Le Sujet de l’antisionisme à gauche, Crise et Critique Éditions, 2026.

[2] Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, Minuit, 1982.

[3] Par exemple Gilles Deleuze, qui après avoir dénoncé une conception « sioniste » du génocide comme mal absolu, écrit : « Avec des moyens plus “froids” que le génocide, on veut aboutir au même résultat », « La grandeur d’Arafat », Études palestiniennes, n° 10, 1984 (réimprimé dans le n° 84, 2002).

[4] David Myers, « Can There Be a Principled Anti-Zionism? On the Nexus between Anti-Historicism and Anti-Zionism in Modern Jewish Thought », in Jeffrey Herf (dir.), Anti-Semitism and Anti-Zionism in Historical Perspective Convergence and Divergence, Routledge, 2007.

[5]David Cesarini, « Anti-Zionism in Britain », Alan Johnson (dir.), Mapping the New Left Antisemitism. The Fathom Essays, Routledge, 2024.

[6] Contra voir Anne Grynberg, « Des signes d

Jérôme Bourdon

Historien et sociologue, professeur au département de communications de l’Université de Tel Aviv

Mots-clés

Gauche

Notes

[1] Liste non exhaustive : Meïr Waintrater, « Le mauvais Juif de Sion. Antisionisme et antisémitisme : les fortunes d’un concept », dans Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, vol. IV, Seuil
David Hirsch, « Anti-Zionism and Antisemitism: Cosmopolitan Reflections », The Yale Initiative for the Interdisciplinary Study of Antisemitism, Working Paper Series, 2007
Michael Walzer, Antisionisme et antisémitisme, Esprit, n° 10, 2019
Kenneth Stern, « Anti-Zionism, Antisemitism, and the Fallacy of Bright Lines », INSS papers, 2021
Alan Johnson, Mapping the New Left Antisemitism. The Fathom Essays, Routledge and London Center for the Study of Contemporary Antisemitism, 2024
Denis Charbit, « Antisionisme=antisémitisme. Pour un examen raisonné d’une question controversée », Hérodote, n° 198, 2025.

À l’inverse de nombreux textes cités ici sur le « nouvel antisémitisme », ces auteurs acceptent l’idée que la question est complexe.
J’y ajoute, paru au moment de clore ce texte, un livre qui devrait faire date dans le débat sur l’antisionisme à gauche et ses aspects antisémites : Julien Chanet, L’Incendie universel. Le Sujet de l’antisionisme à gauche, Crise et Critique Éditions, 2026.

[2] Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, Minuit, 1982.

[3] Par exemple Gilles Deleuze, qui après avoir dénoncé une conception « sioniste » du génocide comme mal absolu, écrit : « Avec des moyens plus “froids” que le génocide, on veut aboutir au même résultat », « La grandeur d’Arafat », Études palestiniennes, n° 10, 1984 (réimprimé dans le n° 84, 2002).

[4] David Myers, « Can There Be a Principled Anti-Zionism? On the Nexus between Anti-Historicism and Anti-Zionism in Modern Jewish Thought », in Jeffrey Herf (dir.), Anti-Semitism and Anti-Zionism in Historical Perspective Convergence and Divergence, Routledge, 2007.

[5]David Cesarini, « Anti-Zionism in Britain », Alan Johnson (dir.), Mapping the New Left Antisemitism. The Fathom Essays, Routledge, 2024.

[6] Contra voir Anne Grynberg, « Des signes d