Littérature

La poésie cinétique des couchers de soleil – sur Composition d’un lieu d’Amanda Berenguer

Architecte, scénographe, artiste-chercheur

Il est des livres qui semblent avoir sagement attendu plusieurs décennies avant de rencontrer de nouveaux lectorats. La récente traduction de Composición de lugar de la poète uruguayenne Amanda Berenguer, publié originellement en 1976 en pleine dictature, appartient à cette catégorie. Et agit moins comme une redécouverte que comme une véritable révélation.

Née à Montevideo en 1921, Amanda Berenguer occupe une place singulière dans le paysage poétique latino-américain du XXe siècle. Associée à la « Génération de 45 » uruguayenne, elle s’en détache progressivement pour développer une œuvre poétique qui dialogue autant avec les arts visuels, les sciences, la cybernétique, l’astronomie ou les avant-gardes concrètes brésiliennes.

publicité

Dès les années 1960, elle interroge les possibilités d’une « poésie cinétique », attentive au sens des mots mais aussi à leur mouvement, à leur énergie, à leur capacité à porter et transmettre les méandres du monde.

Si la poésie cinétique d’Amanda Berenguer hérite indéniablement des révolutions de la poésie concrète européenne et brésilienne (spatialisation de la page, matérialité du signe, autonomie visuelle du langage…) elle s’en écarte par son attention aux phénomènes de transformation. Là où la poésie concrète construit des formes, Berenguer observe et traduit des métamorphoses. Alors que le concret tend vers la figure, le cinétique observe la transition. Son véritable objet n’est donc pas le signe mais le passage aléatoire d’un état à un autre. À cet égard, Composición de lugar apparaît moins comme un livre de poésie que comme une véritable météorologie du langage. On peut croire par facilité (ou par fainéantise) que la poésie offre une forme au monde, mais Berenguer nous montre que c’est en réalité le monde lui-même qui se donne à nous dans sa poésie atmosphérique la plus brute, que seuls les artistes semblent être capables de transmettre.

Les hurlements du ciel, les aboiements des chiens nocturnes, le vol d’oiseaux incandescents, les étoiles vives… Les couchers de soleil présents dans le livre possèdent leur propre syntaxe, produisent leurs propres rythmes, figures, variations, suspensions. Le coucher de soleil occupe une place singulière dans l’histoire de l’art visuel. Depuis Turner, Monet et les Impressionnistes jusqu’à Eliasson, Turrell, Janssens travaillant la lumière et les


Guillaume Aubry

Architecte, scénographe, artiste-chercheur

Rayonnages

CultureLittérature