Vieillir queer : le dernier naturalisme ?
Les mondes queer m’ont appris qu’un corps ne devait jamais être résumé par une catégorie. Puis j’ai eu 60 ans, et j’ai vu un chiffre recommencer à faire exactement ce que nous avions appris à refuser.

Nous savons défaire l’évidence du sexe, du genre, du couple, de la famille. Nous savons que les catégories ne décrivent jamais seulement le réel : elles distribuent des places, autorisent certaines expériences, en rendent d’autres impensables. Et pourtant, devant l’âge, quelque chose se referme. Un chiffre se remet à parler comme un destin.
C’est peut-être cela, le dernier naturalisme : le moment où une hiérarchie sociale se fait passer pour un fait de nature. L’âge semble constater, alors qu’il classe. Il semble décrire, alors qu’il autorise ou interdit. À 20 ans on serait disponible à l’expérience, à 30 ans en construction, à 40 ans installé.e ou raté.e, à 50 ans déjà sur le versant, à 60 ans sommé.e d’être lucide, à 70 ans prié.e de transmettre, à 80 ans remercié.e d’être encore là. Ce calendrier ne mesure pas seulement le passage du temps. Il décide à partir de quand une vie devrait être considérée comme déjà écrite.
Avant-hier, j’ai eu 50 ans sans les voir arriver. Hier, j’ai eu 60 ans. Je veux faire le coming out de mon âge. Non pour en faire une médaille. Pour refuser qu’il soit une disqualification.
Dire son âge n’est jamais seulement ajouter une donnée biographique. C’est accepter d’entrer dans un champ de représentations qui vous précèdent : on vous imagine déjà ailleurs, moins dans l’élan que dans le bilan, moins dans l’expérimentation que dans la sagesse, moins dans le commencement que dans la transmission. Et parfois, avant même que l’âge puisse être entendu, il est aussitôt corrigé à coups de Tu ne fais pas ton âge.
La phrase se veut tendre. Elle croit consoler. Mais elle ne célèbre pas un corps qui vieillit ; elle félicite un corps qui semble y échapper. Elle ne dit pas : tes 60 ans ont leur place ici. Elle dit : rassure-toi, ils ne se voient p
