Savoirs

Controverses sur l’antisémitisme et les racismes (2/2)

philosophe et politiste, historien des idées

Outre-Rhin, c’est au courant appelé Wissenssoziologie, inconnu en France, qu’est due la « thèse de la séparation » entre antisémitisme et racismes, thèse qui s’est imposée dans les sciences sociales allemandes mais est aujourd’hui contestée par une autre partie de la recherche – tout aussi mal connue. Ce second volet met au jour les enjeux épistémologiques de la controverse, qui soulèvent des questions théoriques mais aussi politiques et pragmatiques pour la lutte antiraciste.

Si la recherche allemande sur l’antisémitisme est traversée par les conflits de la cité, ce champ d’études, qui a déjà une longue histoire, n’en a pas moins des objets, des questions et une temporalité propres, relativement autonomes par rapport aux enjeux médiatiques, militants et politiques[1].

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Au-delà des polémiques : la recherche allemande sur l’antisémitisme contemporain

Comme on l’a montré ailleurs, ce sont les études socio-psychologiques de l’Institut für Sozialforschung (Institut pour la recherche sociale, IfS) sur la « personnalité autoritaire », produites dans les années 1940-1950 par la première génération de l’École de Francfort (T. W. Adorno, Max Horkheimer, Leo Löwenthal, etc.) qui font figure de pionnières dans la recherche sur l’antisémitisme post-1945. Mais ce n’est qu’en 1982, avec la création du Zentrum für Antisemitismusforschung (ZfA) de Berlin, que les études sur l’antisémitisme contemporain s’institutionnalisent véritablement en RFA[2]. Sous la houlette des sociologues Werner Bergmann et Rainer Erb, les travaux sur l’hostilité anti-juive connaissent alors une refonte importante : l’antisémitisme post-nazi devient un objet d’étude sociologique à part entière et s’autonomise vis-à-vis des études historiques sur le nazisme, ainsi que des réflexions philosophiques et psychanalytiques.

Dans un texte devenu classique de 1986, les deux sociologues posent ainsi la question des transformations historiques de l’antisémitisme après la Shoah[3]. Plus précisément, ils interrogent les effets de la tabouisation publique de l’antisémitisme sur ses évolutions après 1945. Que devient l’antisémitisme quand il perd son caractère d’idéologie politique tout en restant un préjugé de masse, continuant à s’exprimer dans la sphère privée ? Que devient l’hostilité antijuive dans un pays « sans juifs » (ou presque) ? Bergmann et Erb constatent que, pour contourner la « latence communicationnelle », à savoir la tabouisation dans l’espace public de l’antisémitism


[1] Pour une histoire plus approfondie, voir l’introduction de notre anthologie, Penser l’antisémitisme contemporain, Éditions de l’Aube, mai 2026.

[2] Le ZfA est dirigé de 1982 à 1990 par l’historien Herbert A. Strauss, puis par Wolfgang Benz jusqu’en 2011. Depuis cette date, c’est Stefanie Schüler-Springorum qui est à la tête de l’institution.

[3] Werner Bergmann et Rainer Erb, « Latence communicationnelle, morale et opinion publique. Considérations théoriques sur l’antisémitisme en République fédérale d’Allemagne » (1986), traduit par Loïc Windels, in Bruno Quélennec et Salima Naït Ahmed (dir.), Penser l’antisémitisme contemporain.

[4] Le terme Wissenssoziologie (littéralement : « sociologie du savoir ») est souvent traduit en français par « sociologie de la connaissance », et relié à l’œuvre de Karl Mannheim ou de Max Scheler. Une des sources d’inspiration principale des auteurs ici discutés se situe cependant ailleurs : dans la « théorie des systèmes », encore mal connue en France, du sociologue Niklas Luhmann.

[5] Klaus Holz, Nationaler Antisemitismus. Wissenssoziologie einer Weltanschauung, Hamburger Edition, 2001 ; Thomas Haury, Antisemitismus von Links. Kommunistische Ideologie, Nationalismus und Antizionismus in der früher DDR, Hamburger Edition, 2002 ; Jan Weyand, Historische Wissenssoziologie des modernen Antisemitismus. Genese und Typologie einer Wissensformation am Beispiel des deutschsprachigen Diskurses, Wallstein, 2016 ; Klaus Holz et Thomas Haury, Antisemitismus gegen Israel, Hamburger Edition, 2021 ; Klaus Holz et Jan Weyand, Die Figur des Dritten. Zur Soziologie des Antisemitismus, Hamburger Edition, 2026.

[6] Voir leurs diverses contributions dans notre anthologie (voir note 1).

[7] Klaus Holz analyse dans son ouvrage de 2001 des textes antisémites de diverses natures (articles de journaux, discours politiques, interventions d’intellectuels, etc), toujours resitués dans leurs contextes historico-politiques et intellectuels, de la polémique d’Hei

Salima Naït Ahmed

philosophe et politiste, chercheuse à l’Université de Fribourg en Suisse

Bruno Quélennec

historien des idées, Maître de conférence en études germaniques à Paris 8

Notes

[1] Pour une histoire plus approfondie, voir l’introduction de notre anthologie, Penser l’antisémitisme contemporain, Éditions de l’Aube, mai 2026.

[2] Le ZfA est dirigé de 1982 à 1990 par l’historien Herbert A. Strauss, puis par Wolfgang Benz jusqu’en 2011. Depuis cette date, c’est Stefanie Schüler-Springorum qui est à la tête de l’institution.

[3] Werner Bergmann et Rainer Erb, « Latence communicationnelle, morale et opinion publique. Considérations théoriques sur l’antisémitisme en République fédérale d’Allemagne » (1986), traduit par Loïc Windels, in Bruno Quélennec et Salima Naït Ahmed (dir.), Penser l’antisémitisme contemporain.

[4] Le terme Wissenssoziologie (littéralement : « sociologie du savoir ») est souvent traduit en français par « sociologie de la connaissance », et relié à l’œuvre de Karl Mannheim ou de Max Scheler. Une des sources d’inspiration principale des auteurs ici discutés se situe cependant ailleurs : dans la « théorie des systèmes », encore mal connue en France, du sociologue Niklas Luhmann.

[5] Klaus Holz, Nationaler Antisemitismus. Wissenssoziologie einer Weltanschauung, Hamburger Edition, 2001 ; Thomas Haury, Antisemitismus von Links. Kommunistische Ideologie, Nationalismus und Antizionismus in der früher DDR, Hamburger Edition, 2002 ; Jan Weyand, Historische Wissenssoziologie des modernen Antisemitismus. Genese und Typologie einer Wissensformation am Beispiel des deutschsprachigen Diskurses, Wallstein, 2016 ; Klaus Holz et Thomas Haury, Antisemitismus gegen Israel, Hamburger Edition, 2021 ; Klaus Holz et Jan Weyand, Die Figur des Dritten. Zur Soziologie des Antisemitismus, Hamburger Edition, 2026.

[6] Voir leurs diverses contributions dans notre anthologie (voir note 1).

[7] Klaus Holz analyse dans son ouvrage de 2001 des textes antisémites de diverses natures (articles de journaux, discours politiques, interventions d’intellectuels, etc), toujours resitués dans leurs contextes historico-politiques et intellectuels, de la polémique d’Hei