Qui doit à qui ?
Dans sa longue fresque de la dette[1], l’anthropologue David Graeber observe que ce ne sont pas nécessairement les plus riches qui paient, mais surtout celles et ceux qui n’ont pas le choix[2]. Les dominé·es – paysan·nes sans terre, prolétaires, petit·es débiteur·rices – ont souvent été contraint·es de payer jusqu’au dernier sou, parfois au prix de leurs biens, de leur liberté ou de leur vie. Tandis que les puissant·es ont toujours pu jouer avec leur dette : différer, renégocier, restructurer, faire défaut, parfois même faire effacer leurs dettes.

Graeber montre aussi que toutes les obligations ne deviennent pas des dettes au même titre. Les devoirs des dominant·es peuvent rester vagues, informels, discutables, oubliés : les promesses non tenues des seigneurs, empereurs et chefs d’État envers les populations, celles des propriétaires envers la main-d’œuvre qu’ils exploitent, ou encore les obligations envers la collectivité auxquelles les plus riches peuvent en partie se soustraire par l’optimisation et l’évasion fiscales, tout en bénéficiant de ses protections[3]. Bref, la dette souvent peu honorée des riches envers les pauvres. Une fois convertie en dette financière, en revanche, l’obligation se chiffre, se contractualise, s’individualise et devient exigible. « Il faut toujours payer ses dettes » : toute la force de cette morale tient précisément à ce qu’elle ne vaut pas pour tout ce que nous nous devons. La société politique n’enregistre ni ne traite toutes les créances et toutes les dettes de la même manière : tout dépend de qui doit à qui.
Les inégalités de classe façonnent les obligations de rembourser ou les possibilités de voir sa dette effacée. Mais s’arrêter à ces inégalités de classe, c’est rester à la surface de ce qui se joue dans la vie quotidienne, jusque dans l’intimité des corps et des sexualités de millions de personnes. Si les dettes financières sont précisément comptées, d’autres obligations, tout aussi constitutives de nos économies et
