Roman (extrait)

Toute une vie à chercher

Artiste

Grande voix anglaise du spoken word, de la scène parlée et chantée, Kae Tempest a écrit un deuxième roman, paru au printemps en anglais, qui arrive très bientôt aux Éditions de l’Olivier. Rothko Taylor sort de prison. Iel retourne dans sa ville natale. Le monde de la rue, de l’alcool, de toutes les sortes d’entre-deux, dessine une solitude où s’introduit sans cesse le passé. Traduit par Madeleine Nasalik.

Premier jour

Octobre 2026

UN

Rothko Taylor était monté·e à l’échelle en plein vent. Les paupières à vif comme du raisin pelé, papillonnnant tellement il faisait froid. Dans ce vent qui secouait l’échelle et cinglait ses bras. À force de gratter dans la gouttière iel se retrouvait avec un torticolis qui courait le long de son épaule et s’attaquait à son dos.

Trente-six ans. Célibataire. Son domicile, une fourgonnette au milieu d’un chantier laissé en plan. Employé·e à tout faire dans un hôtel qui menaçait ruine sur le front de mer. Sorti·e de taule six mois plus tôt, et le monde était passé à autre chose.

C’était son dernier jour à l’hôtel et iel sentait qu’une page se tournait. Où que ses yeux se posent, iel voyait le passé surgir et foncer pour l’assaillir.

Depuis son retour iel assurait la maintenance de son existence, un enchaînement de tâches laborieuses mises bout à bout. La vie, la vraie, c’était encore ce qui arrivait aux autres. Mais cet après-midi – agrippé·e à deux mains aux montants de l’échelle qui grinçait, ballotté·e en tous sens par le vent glacial – iel se sentait remonter vers la surface. Parce qu’iel était sobre. Et libre. Et vivant·e. Et la gratitude propagea des vibrations à travers son corps, au point qu’iel dut secouer les mains pour évacuer l’énergie qui s’y était accumulée. L’échelle tangua sous ses pieds.

« L’état du machin. » Iel se mordit la langue. « De quoi on a l’air, là ? » lança-t-iel à Donovan qui, roulé en boule sous la table de pique-nique, cherchait à dormir, croyant échapper ainsi aux éléments.

Cela faisait six mois que Rothko Taylor s’astreignait à une routine draconienne. Rien n’aurait pu l’en détourner, sept jours sur sept. À ses yeux, routine voulait dire potentiel et maîtrise de soi. Après le long enlisement dans ce marasme et ce chaos, la perspective d’une vie matérielle rangée mettait du baume sur ses plaies.

Alors chaque jour iel se réveillait à 6 heures tapantes, était douché·e et habillé·e à 6 h 40 et levait le camp à 7


Kae Tempest

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