Les queers d’aujourd’hui sont-iels les Lumières d’autrefois ?
Les publications sur les Lumières vont croissant ces derniers temps : Corine Pelluchon, Adama Ouattara-Sanz, Yves Citton ou Antoine Lilti[1], pour ne citer que ces historiens et philosophes, nous fournissent quantité d’études autour d’un mouvement qui ne cesse de générer, siècle après siècle, toujours plus d’analyses et de débats passionnants.

Mais quelle est l’actualité des Lumières en dehors des sphères des spécialistes ? Politiquement, c’est à droite que l’on croise le plus souvent ce que l’on peut nommer « l’appel aux Lumières », c’est-à-dire une mobilisation de leurs idées pour leur faire dire à peu près tout et n’importe quoi ; le titre du livre Face à l’obscurantisme woke ou les agitations d’un Jean-François Braunstein montrent un « usage public des lumières[2] » (p. 17) qui les dresse systématiquement comme un rempart contre une décadence du politique propre à notre époque, identifiée tour à tour aux théories queers, féministes et décoloniales (parfois tout cela en même temps).
L’islam, forme suprême de l’obscurantisme, et la « théorie du genre » irrationnelle qui ferait fi de toute science, ne constituent rien de moins que des menaces civilisationnelles sous la plume de ces penseur∙euses qui appellent désespérément à un retour à la raison, une leçon pourtant enseignée par les Lumières. L’irrationalisme, le mépris pour l’histoire, la biologie, la science et les faits, seraient ainsi le propre du tournant critique en sciences sociales (que l’on date en général autour des années 1960) qui signe en quelque sorte le début de la fin de la pensée et dont la gauche serait aujourd’hui la fière ambassadrice.
Tout cela dépasse la simple querelle universitaire : pour beaucoup de Français∙es, les Lumières continuent de représenter un phare dans la nuit obscure, un moment épique de « notre » histoire européenne où l’esprit s’est libéré de ses contraintes (notamment religieuses[3]) pour accomplir son destin de guide humaniste universel pour le reste du monde.
