Rendez-vous sur l’autre rive
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En descendant du taxi dans le crépuscule, il sentit une vague de nostalgie l’envahir à la vue de l’enseigne au néon rouge et blanc qui flottait au-dessus de West Broadway tel le titre d’un vieux film apparaissant sur un écran sombre. Comme au début d’un classique ayant New York pour décor, elle était le signe d’une certaine promesse – celle de plaisirs métropolitains, d’aventures sociales, gustatives et érotiques. La soirée était chargée de possibilités. L’Odeon était l’un des monuments survivants de la ville protéiforme qu’il habitait depuis près de quatre décennies – foisonnant de souvenirs, de spectres, de strates et de strates d’histoire personnelle : les dîners entre copains, avant d’aller en boîte, qu’ils passaient à reluquer les mannequins et à faire semblant de ne pas remarquer les acteurs et les peintres célèbres aux tables voisines ; les passages aux toilettes, en bas, pour sniffer de la cocaïne et d’où il remontait comme sur des ressorts, rempli du sentiment qu’il vivrait éternellement et que la nuit ne finirait jamais ; les dîners d’affaires où il courtisait les auteurs qu’il espérait signer, à l’époque où les jeunes romanciers étaient la coqueluche de la ville, des célébrités éphémères qu’on trouvait aussi bien dans les rubriques people que dans les feuilles littéraires ; les réunions où il avait organisé le rachat agressif de la maison d’édition qui l’employait et qu’il avait été à deux doigts de pouvoir reprendre grâce à un emprunt avant que le krach boursier de 1987 ne fasse dérailler tout le projet et ne sonne le glas des folles ambitions de ses jeunes années ; les déjeuners plus récents avec les cadres du groupe Condé Nast après le déménagement de leurs bureaux dans le nouveau World Trade Center qui s’était élevé si lentement sur les cendres des Twin Towers ; les soirées en amoureux avec sa femme, Corrine, lorsqu’ils vivaient au coin de la rue dans un loft à l’ancienne aux plafonds de tôle embossée et au plancher gondolé qu’ils traversaient avec
