Parachever l’état d’exception
À mesure que l’actuel mouvement social, né et nourri de la révolte des lycéen·nes et étudiant·es, continue de prendre de l’ampleur, la même question ne cesse de se poser. Comment avons-nous pu en arriver là ?

Or à chaque étape, hélas, s’est imposée l’idée qu’un tel enchaînement, du rejet du dialogue à la répression systématique et aux affrontements, est devenu inévitable. Il apparaît comme l’aboutissement logique d’un projet politique mené avec constance au cours de la décennie écoulée. Ainsi, après les heurts en marge des manifestations, particulièrement celles du 17 octobre, le gouvernement n’a pas tardé à brandir l’arsenal de l’exception : couvre-feux localisés, interdictions de manifester, évocation d’un possible état d’urgence, entre autres mesures. Dans le même temps, le chef de l’État annonçait sa volonté d’interdire les manifestations, particulièrement celles qui seraient organisées par « des gens qui n’ont aucune légitimité », suggérant la nécessité d’un encadrement syndical.
L’usage renouvelé de la rhétorique de l’urgence face à quelques vitrines brisées correspond, en premier lieu, à un effort de dépolitisation-repolitisation du mouvement sur un registre différent, afin de le délégitimer. Aussi, les méthodes d’action collective les plus conventionnelles (blocages, manifestations pacifiques et bon enfant) ont-elles été d’emblée thématisées sous le signe du chaos. En ce sens, l’urgence, une nouvelle fois, permet de tuer la politique elle-même, qui repose sur la constitution d’un espace de délibération autour des revendications, et de médiation des conflits. Peut-être la tentative serait-elle restée grossière si le traitement médiatique général des manifestations n’avait pas suivi cet exemple, oubliant ce que l’on sait depuis longtemps, et qui a pu être vérifié à plusieurs reprises depuis une dizaine d’années : les débordements ne sont jamais indépendants des conditions dans lesquelles s’exerce l’encadrement des manifestations.
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