Rediffusion

Les « Printemps arabes », dix ans après

Politiste, Politiste

Dix ans après les « Printemps arabes », alors que le président tunisien Kaïs Saïed suspend les pouvoirs de l’Assemblée, la déception domine : promesse non tenue de la démocratie, échec des illusions, choix incompréhensibles pour beaucoup d’observateurs en faveur des islamistes une fois la liberté advenue… Ces analyses qui raisonnent en termes d’« avancées » et de « recul » (de printemps et d’hiver) se limitent toutefois aux grandes transformations identifiables et s’avèrent incapables de percevoir les importants changements qui affectent la région arabe et les mutations profondes de leurs sociétés.

Dix ans après lesdits « Printemps arabes », la plupart des observateurs semblent surpris par les évolutions politiques des pays de la région, et la promesse non tenue de démocratisation. Surpris, désolés et peinés, autant qu’ils avaient été surpris, heureux et enthousiasmés par la chute de Ben Ali et celle de Moubarak, puis par la vague de contestation dans un grand nombre de pays du « monde arabe ». Ce constat n’est pas réservé aux journalistes, essayistes et publicistes en tout genre. Il concerne aussi les universitaires qui ont parlé de « transition démocratique » ou de « vague démocratique », puis de leur « échec », parfois de « régression », dans une analyse qui fait le plus souvent de l’autoritarisme une spécificité de ces pays – comme si, finalement, ces derniers étaient incapables d’assumer pleinement la démocratie.

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S’il faut interroger cette « surprise », il faut plus encore interroger les analyses qui sont faites de ces pays. Autrement dit, qu’ont fait les travaux sur les « Printemps arabes » sur les sciences sociales ? Celles-ci ont été mises à l’épreuve à travers toute une série de présupposés, de points de vue et de considérations conceptuelles ou méthodologiques qui orientent la compréhension de ce qui s’est passé durant cette décennie, et en conditionnent les interprétations.

Il faut citer, d’abord, la façon dont les transformations sont appréhendées. Pour certains, le « Printemps arabe » constitue le Changement, tandis que d’autres mettent au contraire en avant le statu quo. Mais les uns et les autres ont en commun de prendre « l’événement Printemps arabe » en tant que tel, et de concevoir alors ces évolutions selon la « rhétorique du changement » telle que l’avait stigmatisée Peter Brown à propos de l’Antiquité tardive, c’est-à-dire en termes de grandes transformations identifiables, avec un avant et un après, dans une vision linéaire et prométhéenne de l’Histoire et l’illusion de la Révolution et du changement radical.

Cette compréhension s’appuie sur une confusion entre faits et représentations, et transforme ces dernières en cadre explicatif des phénomènes sociaux ; par ailleurs, elle repose sur un raisonnement causal simplifié, voire simpliste, qui tend à réduire les traits les plus frappants de la situation qui précède l’événement à des symptômes d’un prétendu effondrement ou d’une prétendue crise des régimes précédents.

Il est frappant de constater combien l’islam politique est devenu une catégorie unique et unifiée.

Le plus bel exemple de ce processus est donné par l’événement « Mohamed Bouazizi », devenu un mythe, une représentation de la révolution tunisienne. Symbole de césure, « Bouazizi » est le cadre explicatif qui fait écran aux transformations de la société tunisienne elle-même, qui avait connu nombre de soubresauts et de contestations préalables (si tels en sont les « symptômes » révélateurs), non seulement en 2010 (à Benguerdane, à la frontière libyenne), en 2008 (durant les fameuses grèves du Bassin minier de Gafsa), mais aussi dans les années 2000 (des mouvements de protestation dans les secteurs du textile ou du tourisme) ou dans les années 1980 (avec les émeutes du pain).

On pourrait également citer les élections ou les nouvelles Constitutions qui, en Tunisie également, mais aussi au Maroc constituent des discours sur soi : ils partagent cette compréhension du Changement, que cela soit le fait des tenants de discours lénifiants célébrant la transition et le changement démocratique ou celui des adeptes des discours nihilistes dénonçant la façade de ces transformations institutionnelles. Le cas de l’Égypte est plus éloquent encore : la chronique d’une « révolution 2.0 » n’a pu qu’aboutir à des constats d’échec et de restauration autoritaire en des termes assez vagues, parce qu’elle n’a pu prendre en compte les mutations de la société égyptienne. Cette dernière avait pourtant été fortement touchée par l’effondrement de sa « classe moyenne » dont les éléments les plus dynamiques avaient émigré dans les pays du Golfe et par les effets d’une explosion démographique non maitrisée qui avait accentué la dégradation du tissu urbain et la paupérisation du système éducatif.

On peut évoquer, ensuite, l’expression implicite mais prégnante d’a priori idéologiques qui ont biaisé les analyses. Tel est le cas du traitement de l’islam politique. Les observateurs mais aussi les universitaires ayant travaillé sur les « printemps arabes » ont présenté les islamistes, d’une part, comme des acteurs clairement identifiés et, d’autre part, comme des « anomalies », générant des attentes particulières. Il est frappant de constater combien l’islam politique est devenu une catégorie unique et unifiée. Bien sûr, les spécialistes de cette question peuvent être beaucoup plus subtils et aptes à entrer dans le détail des transformations qui se sont déroulées (et continuent à le faire) en son sein. Mais les travaux sur les « Printemps arabes » conçoivent cette mouvance et les acteurs qui la composent comme un tout homogène, au mieux subdivisé en deux ou trois « tendances », empêchant de voir les réalités factuelles et les transformations, parfois extrêmement importantes, au sein même de cette population, de ces catégories.

Par ailleurs, le fait que les acteurs se revendiquant de l’islam politique aient majoritairement été vus comme les « fossoyeurs » de la révolution ou du mouvement social, repose sur un certain nombre d’a priori : l’a priori que par nature, les islamistes étaient anti- ou contre-révolutionnaires ; l’a priori que la révolution avait un sens précis, nécessairement « progressiste » et « moderne », qui ne rencontrait pas l’intérêt ou l’orientation des islamistes ; l’a priori que la révolution était un événement clos sur lui-même, sans ambivalences ni rapports de force permanents aboutissant à de constantes reconfigurations ; etc.

Les travaux sur les « Printemps arabes » ont en outre eu tendance à singulariser les islamistes et à les percevoir à travers les seules performances de leur confrontation à l’exercice du pouvoir (pour conclure à leur incapacité à gouverner, à leur libéralisme générateur d’inégalités et donc aux contradictions entre leurs discours et leurs actes), ce qui les a empêché de les regarder comme des acteurs comme les autres et de les analyser au filtre des influences réciproques entre idéologie et action politique (comme pour tout acteur politique au pouvoir). De même, ces travaux n’ont pas pris le temps de se pencher sur les mécanismes par lesquels s’affirment les hégémonies culturelles, ni d’analyser les effets non discursifs de ces mécanismes sur les façons dont les processus de légitimation se jouent au quotidien – ce qui les auraient fait voir autrement.

Une autre propension des études sur les « Printemps arabes » relève quant à elle du paradigme de l’expertise, avec des analyses qui s’éloignent des sciences sociales, et sont hantées par les impératifs de prévision et d’aide à la décision. Cette tendance est alimentée, d’une part, indépendamment des évolutions dans le « monde arabe », par la montée en puissance d’une conception de la recherche comme réponse à la demande sociale et, d’autre part, par les difficultés croissantes à faire du terrain dans des pays « instables », en guerre et de toute façon « à risques », et par les incompréhensions qui les accompagnent. Les premiers alimentent les travaux prescriptifs et centrés sur le court terme, tandis que les seconds favorisent les analyses géopolitiques au détriment des sciences sociales, les deux convergeant pour proposer aux opinions publiques des analyses aussi confortables que simplistes : la montée en puissance de la Turquie par un ottomanisme renaissant ; les instabilités dans le Golfe par l’affrontement entre chiisme et sunnisme ; la création d’un « arc sahélien » comme conséquence des troubles dans la région, et notamment de l’éclatement libyen…

Ces analyses géopolitiques et expertes sont incapables de prendre en compte les logiques stato-nationales de l’islam ou les ressorts profonds des conflits qui éclatent aujourd’hui, à l’instar des tensions sur le foncier, des conflits historiques entre nomades et cultivateurs, des contradictions entre la demande d’émancipation de segments entiers de la société et conservatisme prégnant en son sein. Elles en sont incapables tout simplement parce que, dans ce genre de raisonnement, elles ne peuvent prendre en compte les ambivalences des acteurs, la diversité des logiques, la pluralisation des acteurs de gouvernement, comme l’illustre le gouvernement égyptien qui comprend aussi des islamistes autres que les Frères musulmans de Morsi, en l’occurrence le parti salafiste Al-Nour, théoriquement non politique, mais qui n’a pas hésité à s’allier aux militaires menés par Sissi.

Pour comprendre cet « événement », il est nécessaire d’inscrire les analyses dans le temps long.

On pourrait identifier encore beaucoup d’autres considérations ou points de vue, mais nous voudrions en pointer une dernière : une attention superficielle à la question de la violence. Autant au début du processus, la violence avait été sous-estimée, voire occultée, autant aujourd’hui, elle est « découverte » et surestimée. Dans ces travaux, la violence est ainsi considérée comme quelque chose de mauvais, révélateur de dysfonctionnements, quelque chose de nouveau et qui doit nécessairement disparaître. C’est ce qu’expriment les frustrations quant aux évolutions de ces pays depuis une décennie ou la qualification d’« hiver » après celle de « printemps ».

Or ces appréciations proviennent de la sous-estimation ou d’une euphémisation de la violence, des luttes et des conflits dans la formation de l’État et dans l’exercice du pouvoir et de la domination, qui explique aussi que ces analyses oublient souvent de prendre en compte les structures spécialisées de gestion de la violence (police, armée) ou, lorsqu’elles les considèrent, qu’elles se satisfont de considérations globales et centrées sur le « chef » incarnant la nation (l’Égypte de Sissi, l’Algérie des généraux, le Maroc et son makhzen) qui, dans une sorte de paresse intellectuelle, dispensent d’aller dans une analyse détaillée des dispositifs et des pratiques de domination.

Il nous semble au contraire que pour comprendre cet « événement », il est nécessaire d’inscrire les analyses dans le temps long. Le « changement » que vivent tous ces pays n’est pas dû à un moment dramatique (le « 14 Janvier » pour la Tunisie, le « 25 Janvier » pour l’Égypte, le « 20 Février » pour le Maroc, le « 15 mars » pour la Syrie, et plus généralement les « événements 2011 ») qui serait advenu comme le paroxysme d’une crise, mais à une longue mutation dans les relations sociales. Cette mutation s’est développée à partir de logiques internes de faits relevant de l’exercice du pouvoir, de conceptions de la richesse et de la pauvreté, de conditions du prestige et de la reconnaissance… et a été rendue possible, à un certain moment, par un contexte social particulier.

Face à l’exigence de penser le temps long, il est donc nécessaire de repérer les redéploiements progressifs, les transformations marginales survenues dans les façons de concevoir l’État, les relations entre centre et périphérie mais aussi bien les rapports permanents mais mouvants des organisations sociales localisées (les tribus, les structures ou réseaux portant le sentiment d’autochtonie, les confréries) à l’autorité, les évolutions progressives dans la façon de compter et de prendre en compte la population, les ajustements continus des formes de subjectivation politique qui définissent les périmètres de la responsabilité politique du pouvoir comme de sa contestation, etc.

Les transformations majeures que l’on peut observer au sein de l’État et des façons de gouverner sont aussi importantes que les mutations profondes en cours dans les sociétés. Pour le dire rapidement, l’orthodoxie néolibérale est désormais pleinement assumée même si elle l’est à partir d’une historicité et d’un rapport à l’État très différent d’un pays à l’autre, et même si ses concepts structurants sont interprétés de manière différente.

D’une part, il est remarquable d’observer l’adoption de l’orthodoxie économique par les pays de la région. Cela est nouveau, et paradoxalement, le fait de la pluralisation des acteurs politiques. Tout au long des années 2000, les tensions étaient palpables concernant les relations avec les grandes organisations internationales. Dix ans plus tard, l’alignement sur l’ordre mondial est frappant, même si les cheminements pour y parvenir ont nécessairement été différents. Au Maroc, par exemple, les islamistes au pouvoir n’ont pas seulement rendu les préceptes néolibéraux naturels, présentés comme indispensables et bénéfiques pour les populations, à commencer par les plus pauvres d’entre elles ; ils ont transformé les relations avec les bailleurs de fonds en les rendant elles aussi naturelles.

Le « suivisme » du gouvernement islamiste par rapport aux recommandations des organisations internationales – notamment la Banque mondiale et l’OCDE – est assumé pour des raisons idéologiques mais aussi contingentes : alors que les partis de la Koutla étaient attentifs à affirmer une distance avec les bailleurs de fonds, le rapprochement avec ces derniers est vite apparu pour les islamistes comme un principe de différenciation et un moyen d’acquérir une légitimité technique et managériale, notamment à l’international. Plus, ils ont réussi à entraîner derrière eux l’ensemble des acteurs de gouvernement au point que désormais, cette relation est indiscutée. En Tunisie au contraire, « bon élève » des bailleurs depuis des décennies, ces relations étaient excellentes en dépit de l’ampleur des déviations par rapport aux normes de l’orthodoxie et d’un rejet beaucoup plus massif qu’au Maroc par exemple du néolibéralisme, au nom de la souveraineté nationale. Paradoxalement, la fin du « miracle économique » et les difficultés économiques de la décennie ont correspondu à une adoption progressive et détournée de l’hégémonie intellectuelle internationale.

D’autre part, les appareils étatiques ont eux-mêmes vécu une transformation radicale – au gré des partenariats public-privé et de la diffusion, même incomplète et partielle, du New Public Management – qui leur a fait adopter le langage mais aussi les préceptes, les modalités d’action et d’évaluation de l’orthodoxie globale. Bureaux d’études, agences, cabinets de conseil mais aussi ONG, programmes de coopération décentralisée, fondations d’entreprises multinationales ou entrepreneurs – tous ces acteurs sont devenus des « partenaires » et des intermédiaires dans le gouvernement des hommes, des choses et des territoires amenant les administrations à se transformer.

Il nous semble aussi que pour comprendre cet « événement », il est nécessaire de décentrer le regard de catégories toutes faites et peu interrogées (les « jeunes », les « femmes », les « diplômés chômeurs », les « mouvements sociaux », les « élites rentières »…), d’une approche globalisante et homogénéisante, et d’une vision linéaire portée par les illusions du progrès, de la modernisation et de l’émancipation séculière. Ce n’est qu’à ce prix et à celle d’une observation minutieuse des faits et des acteurs, y compris les plus subalternes, que l’on peut dépasser les faits de pouvoir pour apercevoir les faits de société et que les changements peuvent être décelés, mais pas forcément là où on les attendait. Pour cela, il faut renoncer à la tentation prédictive et aux honneurs dévolus aux conseillers, advisers et autres policy makers.

Le changement qu’ont connu les « pays arabes » est permanent et doit se comprendre comme l’effet d’une longue mutation dans les relations sociales.

Les analyses qui raisonnent en termes d’« avancées » et de « recul » (de printemps et d’hiver) ne peuvent percevoir les importants changements qui affectent la région arabe et les mutations profondes de leurs sociétés. Car ceux-ci sont paradoxaux, complexes, réversibles, et il est difficile, voire impossible, d’en dessiner la trajectoire tant ils sont soumis à des rapports de force permanents entre acteurs et groupes d’acteurs qui s’opposent et s’affrontent, parfois violemment, parfois de façon plus insidieuse ou indirecte. Ces changements mettent à nu des contradictions, des ambivalences, et parfois (mais parfois seulement) des ruptures.

Pendant des années, les États de la région ont fabriqué, souvent dans et par la violence, à travers l’emprise de leurs armées dites progressistes (comme en Algérie, en Syrie, en Irak, en Libye ou en Égypte) ou de façon plus insidieuse, à travers des mouvements politiques dits réformistes (comme en Tunisie ou au Maroc), des sociétés extrêmement conservatrices en essayant d’aller à contre-courant des changements en cours et en instrumentalisant un islam puritain. De ce fait, les changements au sein de la société (par exemple la volonté d’un nombre croissant de femmes de travailler) n’ont pas été pris en charge, ni même accompagnés par les gouvernements ou les élites au pouvoir (pour continuer sur notre exemple, cette implication croissante des femmes dans le monde du travail n’étant pas soutenue par une vision d’émancipation et de libération de la femme). L’islam politique – dans toutes ses variations et ses composantes – est une émanation, non forcément contrôlée, de ce travail conservateur des gouvernements pendant des décennies.

C’est au moment de l’accession de certains islamistes au pouvoir que s’est révélée l’exacerbation de ces contradictions, précisément parce que leur réussite aux élections était l’expression d’une société conservatrice. Une fois au pouvoir, ces mutations non assumées sont revenues en force. Les tenants de l’islam politique se sont trouvés en délicatesse avec l’ethos patriarcal que les idéologies réformistes, y compris de gauche, avaient consolidé. En l’absence d’une idéologie qui assume et explique les grandes mutations d’une population plus urbanisée et plus scolarisée, les élites politiques – y compris ou à commencer par les islamistes – ont vu leurs certitudes ébranlées par les faits. L’exercice du pouvoir les a obligés à se rallier sans enthousiasme aux questions de la parité, de l’activité économique et de la scolarisation des femmes, mais aussi et simultanément à faire face à une implosion interne de leurs structures, éprouvées par l’arrivée de femmes islamistes – croyantes, jeunes et féministes. C’est à cette crise que fait face aujourd’hui un parti comme le PJD marocain, plus affaibli par la fronde interne des femmes que par l’hostilité du palais.

Dit autrement, les grands narrateurs de l’épopée du « printemps » puis de l’« hiver » arabes semblent certes frustrés par l’échec de leur illusion, mais plus encore par les choix des sociétés arabes. Leurs valeurs, leurs points de vue idéologiques implicites et leurs croyances se sont conjugués pour leur rendre incompréhensible le choix en faveur des islamistes une fois la liberté advenue. Ils les ont également rendus hermétiques aux paradoxes et aux ambivalences, aux effets inattendus et aux pieds de nez de l’Histoire. Les questions de société qui clivent et opposent souvent, d’une part, une minorité « moderniste » de « citoyens éclairés » soutenue par les grands programmes de la politique européenne de voisinage et, d’autre part, la grande majorité des populations plus suivie que guidée par les conservateurs proches du pouvoir (y compris les islamistes) en fournit de magnifiques exemples.

Tel est le cas au Maroc, avec la réforme du statut personnel, qui a résulté d’un parti pris réformiste de la monarchie. Cette réforme entendait forcer la main aux oulémas pour limiter la polygamie et interdire le mariage des mineurs. Cette stratégie a cependant été mise en échec par la communauté des juges. La judiciarisation de ces deux questions était censée permettre le saut vers une « étape avancée » du processus de « transition démocratique », mais elle a débouché sur une contre-réforme. Les magistrats à la fois conservateurs et proches d’une société qui l’est aussi ont multiplié les dérogations. En 2018, sur cent demandes d’autorisation de mariage d’une mineure, seule dix-neuf ont été rejetées, au grand dam du ministre socialiste de la Justice.

En Tunisie, le consensus d’une classe politique auréolée de son titre « d’avant-garde du processus démocratique » dans le monde arabe a buté sur des prises de position surprenantes d’un président de la République élu démocratiquement. Ce dernier a fait avorter le coup de force tenté par son prédécesseur, Béji Caïd Essebsi, pour changer les règles de l’héritage préjudiciables aux femmes. Droit dans ses bottes, le 13 août 2020, jour de la fête des femmes, le président Kaïs Saïed a affirmé « défendre les valeurs musulmanes d’équité et de justice » plutôt que celles d’égalité. Les observateurs qui s’étonnent de cette sortie d’un président censé incarner « l’exception tunisienne », sont plus surpris encore de constater que tout conservateur qu’il soit, voire « réactionnaire » selon l’Association tunisienne des femmes démocrates, il est très largement adulé par la jeunesse tunisienne.

On le comprend, pour nous, le changement qu’ont connu les « pays arabes » est permanent et doit se comprendre comme l’effet d’une longue mutation dans les relations sociales, en prenant en compte l’épaisseur des faits de société et non des seuls faits de pouvoir. Ces changements ne sont pas des ruptures et il n’y a pas d’avènement d’un ordre nouveau, ni l’apparition de relations de pouvoir ou de modes de gouvernement radicalement différents. Les « Printemps arabes » n’ont pas été les signes avant-coureurs de régimes prêts à tomber, mais l’expression de tensions suscitées par les changements en cours.

Parfois, ils ont abouti au départ des dirigeants (comme en Tunisie ou en Égypte) mais ils n’ont pas ébranlé les bases de la domination et de l’ordre social. C’est par une attention portée à la quotidienneté des relations sociales et des rapports au politique (plutôt qu’aux discours, aux articles de loi ou de la Constitution, aux jeux des partis ou aux mouvements sociaux) que l’on peut percevoir le changement, conçu comme une suite de transformations infinitésimales, quasi invisibles dans leurs conséquences sur les modalités d’exercice de la domination et des relations de pouvoir, conçu surtout de façon non linéaire ni prévisible, ouvert aux imprévus et aux paradoxes.

Cet article a été publié pour la première fois le 21 janvier 2021 dans le quotidien AOC.

 


Béatrice Hibou

Politiste, Directrice de recherche au CNRS

Mohamed Tozy

Politiste, Professeur à l'IEP d'Aix-en-Provence