International

Réflexions sur la politique palestinienne

Philosophe

La politique palestinienne se trouve traversée par une tension persistante et omniprésente – entre le Hamas et le Fatah, au sein du Hamas, et au sein du Fatah. La source de cette tension réside en grande partie dans l’écart entre ce que les Palestiniens perçoivent comme constituant la justesse de leur cause et l’absence totale de pouvoir de la part des Palestiniens pour remédier à cette injustice.

La différence entre la déclaration du Hamas le jour de l’attentat du 7 octobre et celle publiée à l’occasion du 100ème jour mérite d’être soulignée. La première s’adresse principalement aux Arabes et aux Palestiniens, tandis que la seconde s’adresse principalement à la communauté internationale ; la première est centrée sur l’action, exhortant le peuple palestinien à se joindre à la lutte, alors que la seconde prend davantage en considération le contexte régional et international.

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La première intervention ne mentionne aucun civil israélien, mais célèbre l’attaque et exhorte les autres Palestiniens et Arabes à unir leurs forces et à lancer une attaque en solidarité avec la leur. La deuxième déclaration adopte un ton différent et s’efforce de faire la distinction entre les soldats et les civils israéliens, en soulignant que cette distinction est un principe fondamental pour le Hamas et qu’elle est enracinée dans son credo religieux. La déclaration mentionne le mot « civils » au moins neuf fois, exprime des réserves claires sur le fait de tuer des civils, et recourt dans sa rhétorique au droit et aux normes internationaux. Elle fait également une distinction entre Juifs et sionistes et souligne que le Hamas ne combat pas les Juifs en Palestine simplement parce qu’ils sont juifs, mais parce qu’ils sont colonialistes. Le Hamas déclare encore que sa mission est de « libérer la Palestine et de s’opposer au projet sioniste » (p. 14). On pourrait en conclure que le Hamas parle de toute la Palestine et qu’il n’est pas disposé à reconnaître l’État d’Israël, mais vers la fin du même document, il déclare : « Nous appelons à maintenir la pression populaire dans le monde entier jusqu’à la fin de l’occupation », ce qui laisse planer une ambiguïté concernant l’occupation à laquelle il se réfère.

On peut penser que ce genre de dichotomie illustre une sorte d’opportunisme de la part du Hamas, ou qu’il reflète une tactique délibérée consistant à parler de deux voix différentes afin de cacher la voix authentique de l’organisation, de sorte que ce qui pourrait être considéré comme de la modération ne sert qu’à dissimuler sa « vraie » politique[1]. Je pense qu’il y a dans cette histoire plus qu’une simple tentative de dissimulation, et que ce quelque chose touche au cœur de la politique palestinienne dans son ensemble. Ce qui est en jeu est parfois la tension persistante entre le Hamas et le Fatah, parfois celle au sein du Hamas lui-même, et d’autres fois encore au sein du Fatah lui-même. En d’autres termes, la tension est omniprésente et reflète celle qui, profonde, est inhérente à la politique palestinienne. Cette tension entrave la possibilité de développer une stratégie palestinienne à long terme dans sa lutte contre l’occupation et la colonisation israéliennes. C’est ce que je vais tenter d’explorer ici.

La source de cette tension réside dans l’écart entre ce que les Palestiniens perçoivent comme constituant la justesse de leur cause et l’absence totale de pouvoir de la part des Palestiniens pour remédier à cette injustice. Cela place les Palestiniens devant des dilemmes politiques selon lesquels ce qu’il est possible de réaliser n’est pas juste et ce qui est juste semble impossible à réaliser. Ces dilemmes se sont manifestés et  exprimés de différentes manières au cours des étapes de la lutte.

Si l’on considère la question palestinienne d’un point de vue historique, on peut la résumer de la manière suivante — sachant que de tels résumés font toujours violence à la complexité de l’histoire : l’histoire est celle de la transformation d’une nation de réfugiés et de victimes (les Juifs) en un peuple doté d’une patrie et d’une souveraineté, tout en transformant un peuple doté d’une patrie et vivant dans un havre de paix en une triple nation de réfugiés internationaux, peuple occupé dans des territoires occupés, citoyens de seconde zone au sein d’un nouvel État. Bien sûr, les détails sont importants et des erreurs ont été commises en cours de route, mais cela ne change rien à l’histoire générale.

Cette situation a été rendue possible en partie parce que le peuple juif a été la victime ultime du XXe siècle et parce que cette même Europe qui a commis les crimes historiques à son encontre se trouve être composée de puissances coloniales. La création d’Israël a donc joué un double rôle dans la politique coloniale européenne : d’une part, elle a aidé à surmonter un certain sentiment de culpabilité en la concevant comme un acte de justice corrective, et, d’autre part, Israël peut commodément servir de base à l’affirmation de la puissance occidentale face à l’Orient. Un impératif moral converge avec l’intérêt personnel. Dans le même ordre d’idées, la lutte des Palestiniens n’est pas seulement une lutte contre Israël, mais aussi contre Israël dans la mesure où il est soutenu par les puissances occidentales. Il existe donc un déséquilibre du pouvoir fondamental entre les Palestiniens et Israël, qui persiste depuis des décennies.

Ce déséquilibre a créé un fossé entre le profond sentiment d’injustice historique des Palestiniens et le sentiment d’impuissance qu’ils éprouvent face à cette injustice. La plupart des Palestiniens ont l’impression d’avoir l’avantage sur le plan de la justice[2] et d’être perdants sur le plan du pouvoir. La politique palestinienne depuis 1947 peut en grande partie être comprise comme une tentative de combler ce fossé, ce hiatus ou cet abîme entre le sentiment de justice et le manque fondamental de pouvoir.

Comment peut-on alors développer une stratégie qui réponde à ces deux paramètres à la fois : aux exigences de la justice et à celles de la réalité politique ? Je soutiens que les Palestiniens ont oscillé d’un pôle à l’autre, alternant périodiquement entre les deux, sans être capables de les intégrer dans une stratégie cohérente. Cette absence de stratégie n’est pas le résultat d’un manque de sagesse de la part des Palestiniens, mais est principalement le résultat d’une complexité structurelle et d’une politique israélienne continue qui ne laisse aux Palestiniens d’autres options que la capitulation inconditionnelle ou la lutte suicidaire.

Oslo et ses conséquences : de l’OLP à l’AP

La signature des accords d’Oslo marque un jalon dans cette histoire. Elle a été en grande partie – mais pas uniquement – le résultat du fait que l’OLP avait accepté qu’elle ne serait pas en mesure de mettre en échec l’occupation israélienne. L’Intifada était dans l’impasse, le bloc soviétique s’était effondré et la guerre contre l’Irak et ses conséquences avaient laissé l’OLP dans une situation financière désastreuse. Ces faits mis ensemble ont convaincu les dirigeants de l’OLP qu’il leur fallait reconnaître que l’équilibre des rapports de force n’était pas en leur faveur. Cela a coïncidé avec la conviction d’Israël – principalement parmi les élites économiques – que la poursuite de l’occupation de la même manière qu’elle avait été gérée jusqu’alors était préjudiciable à l’économie, et que l’occupation devait donc être « privatisée ».

La création de l’Autorité palestinienne était censée être la solution grâce à laquelle l’AP se chargerait de gérer la population palestinienne, d’exercer un contrôle sur elle, tandis qu’Israël continuerait à contrôler la terre, l’eau, la sécurité générale, les frontières, l’électricité, les communications et la gestion des ressources rares. Mais cela signifiait de facto que l’Autorité palestinienne se chargeait de sécuriser les colonies et de coordonner avec l’armée israélienne toutes les questions de sécurité.

Cependant, le chef de l’AP – Arafat – était à l’époque le chef de l’OLP elle-même. Le rôle de l’OLP était de continuer à lutter pour la libération des territoires occupés, mais le rôle de l’AP était de garantir la sécurité d’Israël. Ainsi, le rôle de l’OLP était de créer le désordre, mais le rôle de l’AP était de préserver l’ordre ; le rôle de l’OLP était de poursuivre la révolution, mais le rôle de l’AP était de la réprimer. Inévitablement, cela a créé une politique schizophrénique du côté des Palestiniens et les a empêchés de parler d’une seule voix cohérente.

Rappelons que dans les lettres échangées entre le président Arafat et le Premier ministre Rabin, l’OLP ne s’est pas contentée de dénoncer la terreur, elle y a renoncé[3]. Cela signifiait que l’OLP avait désormais donné un nom à l’histoire de sa lutte : « la terreur ». Mais c’était la condition pour entrer dans la salle et s’asseoir à la table des négociations. Cette démarche était justifiée au regard de l’équilibre du pouvoir et de l’absence d’options alternatives du côté palestinien leur permettant de poursuivre leur lutte.

Les Palestiniens qui se sont opposés aux accords d’Oslo ont déclaré que ceux-ci ne répondaient pas aux exigences minimales de la justice et qu’ils n’abordaient pas des questions essentielles telles que le problème des réfugiés, qu’ils n’énonçaient pas clairement l’objectif final de la création d’un État palestinien indépendant et qu’ils ne mentionnaient pas non plus le démantèlement des colonies dans les territoires occupés[4]. Mais ceux qui se sont opposés aux accords n’ont pas pu donner une réponse complète à la question concernant le manque d’équilibre du pouvoir, ou les options pour continuer la lutte. D’autre part, le chef de l’OLP n’a pas été en mesure de répondre à ceux qui ont rejeté les accords d’Oslo en raison d’un manque de justice fondamentale et d’un manque d’objectif final clair pour les négociations. Un groupe a adopté la logique de la justice pour refuser les accords tandis que l’autre groupe a adopté la logique de l’équilibre des forces politiques pour justifier les accords.

Tant que les négociations se poursuivaient, l’espoir subsistait qu’elles se termineraient par une avancée vers un État palestinien, mais plus le temps passait, plus il devenait évident qu’Israël n’avait aucune intention d’évacuer les colonies ou d’accepter un État palestinien. Cette réalité a fait remonter à la surface la tension interne entre le discours de la justice et celui de l’équilibre du pouvoir. De nombreux Palestiniens ont insisté pour revenir aux actes de résistance contre l’occupation israélienne. Mais ce n’est pas chose facile. Non seulement d’un point de vue logistique, étant donné le manque de soutien, mais également d’un point de vue politique, étant donné que l’AP – qui prétend être le représentant des Palestiniens dans les territoires palestiniens occupés – reste impliquée dans la sécurité d’Israël et un sous-traitant de l’occupation israélienne, recevant son argent du gouvernement israélien lui-même.

Résistance sans diplomatie et diplomatie sans résistance

Cette situation a créé un double clivage dans la politique palestinienne. Le premier grand clivage se situe entre le Fatah et le Hamas. Il s’explique par de nombreuses raisons, notamment idéologiques (idéologie nationale contre idéologie islamiste), régionales (Cisjordanie contre Gaza), politiques (deux États contre la libération de l’ensemble de la Palestine) et organisationnelles (qui dirige le peuple palestinien, c’est-à-dire qui s’assied à la table des négociations). Cependant, il est clair qu’il y a également eu une scission entre ceux qui ont mis en avant la rhétorique de l’équilibre du pouvoir (Fatah) pour justifier la poursuite des négociations avec Israël, et ceux qui ont mis en avant celle de la justesse de la cause palestinienne pour justifier leur résistance aux négociations (Hamas)[5].

Mais cette scission n’était pas seulement une scission entre le Fatah et le Hamas, il s’agissait plutôt d’une scission interne au sein du Fatah lui-même – entre le Fatah associé à l’AP et le Fatah militant associé à son bras militaire. C’est cette scission interne qui est la plus importante pour mon propos, car elle me permet de mieux comprendre la tension comme n’étant pas simplement une tension entre différentes factions (Hamas vs. Fatah), mais comme une tension au sein d’une même faction – ce qui prouve qu’il s’agit d’un problème structurel et non d’une simple lutte entre factions.

Cette division interne a miné la lutte palestinienne à bien des égards au cours des dernières décennies. Le problème n’est pas la simple scission entre les branches politique et militante du mouvement dans son ensemble – elle est commune à de nombreux mouvements de résistance. Le problème ici est que les deux parties de la scission se minent mutuellement au lieu de se soutenir l’une l’autre.

L’AP, qui est toujours signataire des accords d’Oslo et dépend (presque) entièrement d’Israël, est toujours engagée dans la lutte contre la terreur et se trouve donc confrontée à des demandes répétées d’Israël et d’autres pays occidentaux pour dénoncer les actes de terreur commis par les factions palestiniennes, y compris ceux commis par les militants du Fatah. Cela tend à saper la légitimité de ces actions. Mais d’un autre côté, les actions menées par les militants semblent miner le bras politique, le rendant peu crédible dans sa recherche d’un accord de paix avec Israël, ou dans son engagement à lutter contre la terreur, ou dans sa capacité à représenter les Palestiniens et à parler en leur nom.

Ces contradictions persistantes font qu’il est difficile pour les Palestiniens de parler d’une seule voix et d’élaborer une stratégie cohérente qui tienne compte à la fois des exigences de la justice et de celles de l’équilibre du pouvoir. Il en résulte une situation dans laquelle ceux qui se battent sur le terrain n’ont pas de voix politique et ceux qui négocient ou effectuent un travail diplomatique ne sont pas soutenus par les actes sur le terrain. Israël exploite cette réalité pour affaiblir chacun d’entre eux et les gère séparément, affaiblissant ainsi l’AP et la résistance du Fatah aussi bien – vidant la politique palestinienne de tout contenu et de toute stratégie cohérente.

En ce qui concerne la division entre le Fatah et le Hamas, elle est encore plus profonde, car se rejoignent la scission idéologico-politique et la scission géographique. Là encore, Israël – et en premier lieu le Premier ministre Netanyahou – a énormément investi dans l’approfondissement de ce clivage entre Gaza et la Cisjordanie et entre la résistance et la diplomatie. À cet égard, si le Hamas est le produit de son environnement, il est également le produit de la politique israélienne menée par Netanyahou. Non seulement en permettant au Hamas d’obtenir de l’argent, mais aussi en bloquant tout canal raisonnable avec l’OLP, et sans faire part d’aucune volonté de promouvoir une solution à deux États, affaiblissant ainsi l’AP et l’OLP, et leur crédibilité.

Le Hamas – en partie en raison de son idéologie islamiste et en partie pour se distinguer du Fatah – a adopté une ligne plus dure en termes d’actions militantes contre Israël par rapport à l’AP et au Fatah. Mais le Hamas est devenu la victime de son propre discours. Si la rhétorique véhémente militante sur la Palestine perdue et la nécessité de combattre « l’entité sioniste » est nécessaire pour recruter ses militants afin de lutter contre l’occupation israélienne, il devient également évident que si le Hamas peut résister, il ne peut néanmoins pas gagner ; et ce qui lui permet de résister est en partie ce qui l’empêche de gagner.

Pour que le Hamas « gagne », c’est-à-dire pour que sa lutte militante se traduise par des résultats tangibles, il doit modifier sa rhétorique et ses objectifs. Il doit limiter certaines de ses exigences, formuler une idée sur le statut et les droits des Juifs en Palestine, afin de tenir compte de l’équilibre du pouvoir et des attentes de la communauté internationale, i.e. l’Occident. Ce qui signifie que la tension à laquelle le Fatah est confronté, le Hamas y est également confronté. La tension au sein du Fatah, la tension entre le Fatah et le Hamas, et la tension au sein du Hamas constituent une tension inhérente à la politique palestinienne, une tension constamment alimentée par Israël afin de neutraliser la politique palestinienne globalement et de la fragmenter en différentes logiques.

Ce que les Palestiniens peuvent accepter et ce qu’ils peuvent offrir

L’un des problèmes ou l’une des manifestations de cette tension intrinsèque peut être formulé comme une tension entre ce que les Palestiniens peuvent accepter et ce qu’ils peuvent offrir eux-mêmes avec clarté. Faisons une comparaison avec le cas de l’Afrique du Sud et de l’ANC. À un moment donné, l’ANC dirigé par Mandela a mis sur la table le slogan de base « une personne, un vote », et « l’Afrique du Sud pour tous les Sud-Africains ». C’était là quelque chose de clair, net, simple et pourtant révolutionnaire. Le programme de l’ANC a été mis sur la table par les Sud-Africains noirs comme une offre attendant la décision de la majorité blanche. Cette clarté a été utile à la cause des Sud-Africains noirs et a réussi – avec la lutte militante de l’ANC et les sanctions internationales – à créer lentement une fissure au sein de la communauté blanche. Parce qu’elle offrait aux Sud-Africains blancs une alternative claire et nette : soit poursuivre l’apartheid et donc la lutte et les sanctions, soit parvenir à un compromis historique dont les termes étaient clairs.

Jusqu’à présent, les Palestiniens se sont approchés de cet objectif sans jamais l’atteindre complètement. L’initiative arabe de 2003 menée par l’Arabie saoudite, et approuvée par les pays arabes, est celle qui s’est le plus rapprochée d’une solution globale. Une initiative de ce type a également été mise sur la table lors du sommet des pays arabes et musulmans il y a quelques mois. Dans ces deux initiatives il est question d’une solution à deux États, la Palestine et Israël, en échange d’une normalisation avec le monde arabe. Mais Israël n’a pas répondu. L’intransigeance d’Israël en l’occurrence a rendu encore plus difficile pour les Palestiniens la possibilité d’aller plus loin et de faire une proposition claire en leur nom, comme par exemple : la Palestine pour tous ses citoyens – Juifs et Arabes sur un pied d’égalité, à la fois en tant qu’individus et en tant que collectifs.

J’ai des raisons de croire qu’il existe une majorité de Palestiniens qui accepteront une solution à deux États garantissant le droit au retour dans l’État palestinien, des compensations et le démantèlement des colonies. Mais il a été difficile pour la plupart des Palestiniens de formuler cette offre, car cela implique de renoncer à l’avance au droit au retour. Pourquoi la Palestine devrait-elle renoncer à un droit avant même qu’Israël ne reconnaisse son caractère central ? Pourquoi y renoncer gratuitement ? Une solution à deux États reste une solution très douloureuse pour un peuple qui a perdu sa patrie et a été soudainement transformé en réfugiés, qui voit ses maisons habitées par d’autres et ses champs utilisés par de nouveaux arrivants. Pourtant, si une telle offre est faite, il y a de bonnes raisons de l’accepter – pour mettre fin à l’occupation, à la dépossession et à la souffrance.

Le Hamas a eu du mal à présenter une telle offre, principalement parce qu’à chaque fois qu’il a fait des allusions dans ce sens par le passé, ses messages n’ont pas été considérés positivement par Israël[6]. Le problème est qu’Israël en est bien conscient et n’est pas prêt à faire une telle offre par lui-même, tout simplement parce qu’il n’est pas prêt à accepter un État palestinien et préfère présenter sa lutte comme une lutte existentielle, comme nous le voyons aujourd’hui à Gaza.

Pour que les Palestiniens puissent aller de l’avant, il leur faut une approche globale cohérente qui combine ce qu’ils perçoivent comme des considérations de l’ordre de la justice avec des considérations de l’ordre de l’équilibre du pouvoir, afin de développer un programme politique cohérent et une stratégie politique. Pour ce faire, la division entre le Hamas et le Fatah doit cesser, afin qu’un centre puisse voir le jour.

La politique n’est pas réductible à l’histoire, ni à la morale, ni au simple rapport de forces, mais c’est la capacité à considérer tous ces éléments ensemble et à créer à partir d’eux un programme politique qui peut garantir la liberté face à l’occupation et à l’oppression, tout en faisant appel au monde et en offrant aux Juifs de Palestine un moyen de vivre ensemble dans l’égalité et la reconnaissance mutuelle. Sans cela, la politique palestinienne est condamnée à osciller entre la résistance sans diplomatie et la diplomatie sans résistance. Soit des négociations contre-productives de la part de l’OLP, soit des attaques sanglantes contre-productives de la part du Hamas. En d’autres termes, elle est condamnée à demeurer sans politique.

Traduit de l’anglais par Cécile Moscovitz


[1] Je ne crois pas à la distinction nette entre une position vraie ou sincère représentant une position idéologique profonde et de simples manœuvres politiques de surface. Il est clair que le Hamas a une composante idéologique islamiste très forte, mais après tout, il est aussi un mouvement politique qui s’intéresse beaucoup au pouvoir et au contrôle, de sorte que tout n’est pas dicté par l’idéologie. Il y a de bonnes raisons de penser que de nombreux documents du Hamas et les déclarations de ses dirigeants visent la destruction d’Israël, mais d’autres déclarations disent le contraire (voir par exemple (see for example https://www.haaretz.com/israel-news/2023-12-14/ty-article/top-hamas-official-suggests-recognizing-israel-following-official-plo-stance/0000018c-67e4-d798-adac-e7ef81fd0000). Je suggère de prendre les deux types de déclaration au sérieux.

[2] Il existe une différence entre la façon dont les Européens considèrent la création de l’État d’Israël et la façon dont les Palestiniens perçoivent le même événement. Après les horreurs de la seconde guerre mondiale et de l’Holocauste, les Européens voient le dos du réfugié juif courant pour sauver sa vie et trouver un abri, tandis que les Palestiniens en voient le visage dans l’image d’un colon ou d’un soldat qui vient s’emparer de sa terre. Toute discussion sur la justice doit tenir compte des deux points de vue et non d’un seul.

[3] Les lettres comprenaient l’engagement suivant : « L’OLP considère que la signature de la Déclaration de principes constitue un événement historique, inaugurant une nouvelle ère de coexistence pacifique, exempte de violence et de tout autre acte mettant en péril la paix et la stabilité. En conséquence, l’OLP renonce au recours au terrorisme et aux autres actes de violence et assumera la responsabilité de tous les éléments et de tout le personnel de l’OLP afin d’assurer leur respect, de prévenir les violations et de sanctionner les contrevenants. »

[4] Pour ma part, j’y étais opposé, non que je souhaitais une solution à un État plutôt qu’à deux États, et plutôt parce que j’étais convaincu que les accords d’Oslo ne conduiraient pas à une solution à deux États mais à la poursuite de l’occupation par d’autres moyens.

[5] Je n’ai pas l’intention de soutenir que la « solution » proposée par le Hamas (bien que l’on ne sache pas exactement ce qu’il propose !) est plus juste que celle proposée par l’OLP sous la forme d’une solution à deux États. La justice est toujours un concept contesté ; l’on peut penser à la justice historique et à la justice distributive, à la justice substantielle et à la justice procédurale, à la justice en tant que terme inclusif pour une solution à la fois pour les Juifs et les Palestiniens en Palestine, et à la justice en termes absolus visant à reconquérir la Palestine. Compte tenu du niveau élevé de corruption au sein de l’AP, de la réticence à affronter Israël, de la poursuite de la coopération en matière de sécurité avec l’armée israélienne, tous ces éléments ont placé le Hamas dans le pôle opposé, en tant que faction intransigeante qui insiste sur la justice historique pour les Palestiniens et sur la poursuite de la résistance à Israël. Mais cela ne signifie en aucun cas que l’on approuve la vision de la justice du Hamas.

[6] Il se peut que nombreux soient ceux qui, en Israël, ne croient pas le Hamas lorsqu’il fait de tels gestes. Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait croire le Hamas lorsqu’il dit vouloir détruire Israël et ne pas le croire lorsqu’il dit être prêt à l’accepter.

 

Raef Zreik

Philosophe, Professeur de philosophie morale et politique à l'Academic College of Tel Aviv-Yaffo, de jurisprudence au Ono Academic College et senior research fellow à l'Institut Van Leer

Notes

[1] Je ne crois pas à la distinction nette entre une position vraie ou sincère représentant une position idéologique profonde et de simples manœuvres politiques de surface. Il est clair que le Hamas a une composante idéologique islamiste très forte, mais après tout, il est aussi un mouvement politique qui s’intéresse beaucoup au pouvoir et au contrôle, de sorte que tout n’est pas dicté par l’idéologie. Il y a de bonnes raisons de penser que de nombreux documents du Hamas et les déclarations de ses dirigeants visent la destruction d’Israël, mais d’autres déclarations disent le contraire (voir par exemple (see for example https://www.haaretz.com/israel-news/2023-12-14/ty-article/top-hamas-official-suggests-recognizing-israel-following-official-plo-stance/0000018c-67e4-d798-adac-e7ef81fd0000). Je suggère de prendre les deux types de déclaration au sérieux.

[2] Il existe une différence entre la façon dont les Européens considèrent la création de l’État d’Israël et la façon dont les Palestiniens perçoivent le même événement. Après les horreurs de la seconde guerre mondiale et de l’Holocauste, les Européens voient le dos du réfugié juif courant pour sauver sa vie et trouver un abri, tandis que les Palestiniens en voient le visage dans l’image d’un colon ou d’un soldat qui vient s’emparer de sa terre. Toute discussion sur la justice doit tenir compte des deux points de vue et non d’un seul.

[3] Les lettres comprenaient l’engagement suivant : « L’OLP considère que la signature de la Déclaration de principes constitue un événement historique, inaugurant une nouvelle ère de coexistence pacifique, exempte de violence et de tout autre acte mettant en péril la paix et la stabilité. En conséquence, l’OLP renonce au recours au terrorisme et aux autres actes de violence et assumera la responsabilité de tous les éléments et de tout le personnel de l’OLP afin d’assurer leur respect, de prévenir les violations et de sanctionner les contrevenants. »

[4] Pour ma part, j’y étais opposé, non que je souhaitais une solution à un État plutôt qu’à deux États, et plutôt parce que j’étais convaincu que les accords d’Oslo ne conduiraient pas à une solution à deux États mais à la poursuite de l’occupation par d’autres moyens.

[5] Je n’ai pas l’intention de soutenir que la « solution » proposée par le Hamas (bien que l’on ne sache pas exactement ce qu’il propose !) est plus juste que celle proposée par l’OLP sous la forme d’une solution à deux États. La justice est toujours un concept contesté ; l’on peut penser à la justice historique et à la justice distributive, à la justice substantielle et à la justice procédurale, à la justice en tant que terme inclusif pour une solution à la fois pour les Juifs et les Palestiniens en Palestine, et à la justice en termes absolus visant à reconquérir la Palestine. Compte tenu du niveau élevé de corruption au sein de l’AP, de la réticence à affronter Israël, de la poursuite de la coopération en matière de sécurité avec l’armée israélienne, tous ces éléments ont placé le Hamas dans le pôle opposé, en tant que faction intransigeante qui insiste sur la justice historique pour les Palestiniens et sur la poursuite de la résistance à Israël. Mais cela ne signifie en aucun cas que l’on approuve la vision de la justice du Hamas.

[6] Il se peut que nombreux soient ceux qui, en Israël, ne croient pas le Hamas lorsqu’il fait de tels gestes. Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait croire le Hamas lorsqu’il dit vouloir détruire Israël et ne pas le croire lorsqu’il dit être prêt à l’accepter.