Société

Le genre au cœur d’un nouvel ordre global

Socio-économiste, Sociologue

À coups de déclarations brutales et de décrets chocs, Donald Trump a lancé une violente offensive contre les droits, notamment ceux des femmes et des minorités sexuelles. Initiée lors de son premier mandat, cette campagne prolonge et renforce une lame de fond de mesures conservatrices – voire réactionnaires – qui traverse l’ensemble de la planète : les normes de genre sont au cœur de l’émergence d’un nouvel ordre global.

Les avancées durement acquises en matière de droits des femmes connaissent de sérieuses régressions. Mouvements religieux fondamentalistes d’obédience diverses (catholique, évangéliste, islamique, hindouiste) et groupes politiques d’extrême droite, avec l’appui de grandes fortunes, mènent un combat massif et très structuré contre l’égalité de genre.

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Donnons en quelques exemples, non exhaustifs[1]. Le cas afghan, où les femmes et les filles sont désormais interdites de toute activité en dehors de leur domicile, est le cas le plus emblématique. Dans certains pays, le droit à l’avortement, acquis de haute lutte, régresse, que ce soit par sa re-pénalisation (États-Unis, Nicaragua), le renforcement de ses restrictions (Brésil, Hongrie, Mexique), l’introduction délibérée d’obstacles bureaucratiques ou la suppression de services de santé reproductive (les cas sont multiples). L’impunité sur les violences domestiques s’aggrave (décriminalisation des violences n’entraînant pas de blessures graves [Russie]), remise en question de la catégorie juridique de féminicide (Argentine), assouplissement des législations sur le port d’armes (États-Unis), retrait ou menace de retrait de conventions internationales (Turquie, Pologne). Les institutions de protection et de défense des droits des femmes sont affaiblies ou disparaissent, comme les secrétariats d’État dédiés aux femmes (Turquie, Argentine, Brésil lors de la présidence Bolsonaro), les mesures législatives favorisant la diversité, l’équité et l’inclusion des minorités, dont les femmes (États-Unis), les programmes et politiques d’égalité et les ONG féministes (les cas sont multiples).

Ces régressions s’accompagnement d’un renforcement de la criminalisation de l’homosexualité (Ouganda, Kenya, Congo, Ghana, Irak, Indonésie), d’un retour en arrière sur la reconnaissance des droits des personnes transgenres (États-Unis, Russie) ou encore du durcissement des interdictions de mariage interreligieux (Inde). On observe aussi une expansion et une radicalisation des mouvements masculinistes, qui défendent l’idée d’une souffrance masculine causée par le pouvoir excessif des femmes. La France n’y échappe pas. En janvier 2025, le Haut Conseil à l’Égalité s’inquiétait de l’aggravation du masculinisme, notamment chez les jeunes garçons.

Dans le même temps, l’épidémie de Covid-19, les crises économiques et les politiques d’austérité budgétaire qui ont suivi menacent certains droits économiques et sociaux. Dans de nombreux pays, les fortes réductions budgétaires dans des services et activités dont les femmes ont souvent la charge (garde d’enfants et de personnes âgées, sécurité alimentaire) alourdissent leurs responsabilités et compliquent leur accès à l’emploi.

Ces régressions sont qualifiées de « retour de bâton », au sens d’une réaction violente contre les avancées des droits des femmes et des minorités sexuelles[2]. Elles révèlent une résistance face à la menace que ces progrès font peser sur les privilèges d’une partie de la population masculine. En réalité, ces tensions mettent en lumière des conflits profonds autour des normes de genre : les définitions du féminin et du masculin, des comportements attendus des unes et des autres, ainsi que la possibilité – ou non – d’envisager des catégories plus fluides et moins binaires. Pour mieux comprendre ces régressions actuelles et leur rôle dans l’émergence d’un nouvel ordre global, il est crucial d’analyser les multiples enjeux liés aux normes de genre.

La géopolitique du genre

L’imposition de normes de genre était au cœur de la mission civilisatrice coloniale. Ces normes étaient imprégnées du modèle de la bourgeoisie européenne de l’époque, où les femmes étaient alors incapables juridiquement, réduites à des entités inférieures et fragiles, jugées faibles de corps et d’esprit, assignées à la sphère domestique et à une sexualité passive. Or, les sociétés précoloniales faisaient état d’une fascinante diversité de conceptions de la masculinité et de la féminité, par exemple dans le domaine de la production et du contrôle de ses des moyens, dans l’exercice du pouvoir, dans l’accès au savoir et à son élaboration, ou encore dans le domaine des formes familiales et de la sexualité.

Sans idéaliser la place et le statut des femmes dans les contextes précoloniaux, ni occulter leur hétérogénéité, il convient de souligner l’imposition, souvent très violente, des normes européennes[3]. La rencontre coloniale a ainsi consisté à refondre « l’ordre du genre » et à créer de nouveaux patriarcats, en combinant des éléments d’un ordre social préexistant avec des idéologies de domesticité, de conduite féminine et de moralité sexuelle jugées respectables selon les canons de la pensée européenne bourgeoise de l’époque. Ces nouveaux patriarcats se sont adossés aux inégalités existantes et les ont nourries en retour. En bas de la hiérarchie sociale, les femmes ont souvent été considérées comme hypersexualisées et soumises, ce qui justifiait leur exploitation sur le plan économique et sexuel[4]. Les femmes des classes aisées et moyennes, en revanche, ont souvent été appelées à devenir de « nouvelles femmes » en accédant à une éducation limitée, visant principalement à les préparer à la vie conjugale. Ce fut particulièrement observable en Inde et au Moyen-Orient, où l’objectif premier de l’éducation proposée aux femmes était de les préparer à devenir de bonnes mères, des épouses aimantes (mais subordonnées) et des gestionnaires efficaces de nouvelles formes familiales qui étaient en train de se créer[5].

Les politiques de développement qui ont suivi les décolonisations ont ensuite cherché à « sauver » les femmes de normes locales jugées rétrogrades et oppressives[6]. Comme l’a succinctement formulé Gayatri Chakravorty Spivak, ces machinations politiques se sont apparentées à « des hommes blancs sauvant des femmes brunes d’hommes bruns [7]».

Nul doute que l’accès à l’éducation, à la santé et aux droits civiques promus par plusieurs décennies d’aide au développement ont favorisé des avancées. Dans de nombreux cas toutefois, les politiques coloniales, puis de développement, ont en fait déplacé et parfois renforcé certaines facettes de l’oppression des femmes : en les écartant de l’accès à la propriété, de l’accès à la modernisation agricole et économique, en occultant ou en méprisant leurs savoirs, en imposant des législations qui leur étaient défavorables (par exemple en matière d’héritage et de divorce), ou encore en niant les rôles politiques et religieux de certaines d’entre elles. Alors que la religion musulmane est aujourd’hui brandie comme un épouvantail de barbarie patriarcale, confondant islamisme et islam, occultant l’extraordinaire diversité des situations, il est certainement utile de rappeler que le droit islamique a longtemps été progressiste concernant les droits de propriété des femmes, qu’il s’agisse du droit à la propriété personnelle, à l’héritage, et à la gestion des biens.

Le genre a également été au cœur de la guerre froide, cette période de fortes tensions géopolitiques qui fait suite à la seconde guerre mondiale et oppose les États-Unis et leurs alliés à l’Union Soviétique et ses États satellites. Chaque camp mobilisait des conceptions spécifiques de l’égalité de genre pour justifier de sa supériorité. Le camp soviétique soutenait l’émancipation des femmes par le travail, l’éducation et le soutien de l’État, tandis que le camp étasunien privilégiait l’égalité juridique, les droits civiques et le marché[8].

L’Union soviétique, la Chine et d’autres pays socialistes ont pris des mesures de grande envergure en vertu desquelles certaines des responsabilités de la reproduction sociale (garde d’enfants, soins aux personnes âgées, cuisine, soins aux malades et aux personnes souffrantes) étaient partiellement subventionnées par l’État et/ou transférées vers des crèches de quartier, des cantines, des communes, des pouponnières, des jardins d’enfants, des cliniques et d’autres établissements de soins publics. Dans le même temps, les politiques natalistes agressives menées par l’Union soviétique ont poussé les femmes à avoir plus d’enfants, restreint leur droit à l’avortement et limité leurs possibilités de carrière. Le corps des femmes était considéré comme une ressource productive qui pouvait être exploitée pour produire de futurs citoyens soviétiques. La politique chinoise de l’enfant unique a eu des conséquences néfastes sur le corps et la santé des femmes en les obligeant à recourir à des avortements illégaux et dangereux, en plus de fausser le rapport de masculinité en faveur des garçons.

Les pays du bloc capitaliste ont mené des politiques variées d’intégration des femmes au marché du travail et de conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle, combinant de manière inégale solutions marchandes, des soutiens publics et la mobilisation des solidarités familiales. Quels que soient les scénarios, la féminisation de l’emploi a imposé un énorme fardeau aux femmes, contraintes d’assumer une large part du travail domestique et de soin. À ce jour, les universitaires et les écrivaines féministes continuent de mettre en avant l’épuisement physique, mental, émotionnel et psychologique que subissent les femmes lorsqu’elles sont contraintes d’assumer de multiples responsabilités. Dans les médias populaires, de nombreuses luttes invisibles des femmes sont glorifiées comme la preuve de leurs compétences et capacités « multitâches », auxquelles, selon certaine·s, les femmes sont intrinsèquement et « naturellement » prédisposées.

Dans les contextes coloniaux, les femmes étaient considérées comme des pions involontaires, qui jouaient un rôle qui leur avait été attribué par des programmes limités de réforme sociale, qu’ils soient initiés par les régimes coloniaux au pouvoir ou par les aspirations nationalistes croissantes des classes moyennes émergentes. Peu à peu, certaines femmes ont saisi les opportunités offertes par l’éducation moderne et se sont organisées en associations, qui ont plaidé et fait campagne pour libérer toutes les femmes des conditions de retard économique, des préjugés sociaux, de la superstition et de la stigmatisation. À des degrés divers, les femmes se sont appropriées les idéaux et la rhétorique de la démocratie, de l’égalité sociale et de la liberté, tout en contestant les patriarcats indigènes et les hypothèses paternalistes de l’État colonial. En bref, elles ont commencé à défier le pouvoir des « hommes blancs » et des « hommes bruns », que ce soit par une organisation ouverte, une participation enthousiaste aux mouvements anticoloniaux et nationalistes de libération ou par la rédaction de mémoires, d’autobiographies, d’histoires, de romans et de poèmes revendiquant plus de liberté et d’autonomie pour les femmes, ou encore, dans certains cas, en osant même imaginer une nouvelle utopie de justice entre les sexes.

Dans la période contemporaine, le genre reste un outil majeur de lutte idéologique, avec des alliances inédites qui contribuent à rebattre les cartes de la géopolitique mondiale. La suppression des droits des femmes par le régime taliban en Afghanistan peut s’interpréter comme une revanche contre l’« Occident », accusé d’avoir utilisé la cause féminine pour justifier l’occupation du pays. Dès son retour au pouvoir en 2012, Vladimir Poutine initie une campagne d’État réactionnaire, qui vise le retour à la famille traditionnelle, la lutte contre les droits des femmes et des personnes LGBTQ+, et il en fait un outil majeur de politique extérieure, en Europe comme en Afrique. Sa campagne sera ensuite suivie par d’autres pays européens, sud-américains et aujourd’hui par les États-Unis, dans un combat plus large contre la démocratie et contre les droits.

Dans le même temps, d’autres pays et certaines organisations internationales réaffirment leur attachement à la démocratie et aux droits des femmes, en prenant des mesures législatives fortes (comme l’inscription de l’avortement dans la constitution française) mais aussi en conditionnant leur politique d’aide à la reconnaissance des droits LGBTQ+ (Tanzanie, Ouganda et Malawi sont des cas emblématiques). Certains mouvements conservateurs se sont habilement saisis de ces injonctions pour dénoncer les politiques d’égalité et de reconnaissance des minorités sexuelles comme une nouvelle forme d’impérialisme moral, comme par exemple au Sénégal, au Nigéria ou en Indonésie. Arguant avec beaucoup de mauvaise foi de prétendues « traditions » antinomiques aux valeurs d’égalité et de diversité sexuelle, ces mouvements sont largement dénoncés par les féministes des pays concernés. Leurs critiques pèsent toutefois peu face à la force de frappe des mouvements conservateurs, financés et appuyés massivement par des réseaux transnationaux.

La cause de l’égalité est également appuyée par des réseaux transnationaux, mais dont les moyens financiers sont bien moindres. Plus encore, le ton de l’injonction et de la dénonciation publique a peu de chances de fonctionner, surtout lorsqu’il s’exerce de manière discrétionnaire. Renouant avec la tradition coloniale, il a surtout pour effet de revendiquer une supériorité morale. Comment réagirait la France ou le Royaume Uni si leurs anciennes colonies les accusaient, à juste titre, d’abandonner leurs personnes âgées aux mains des fonds d’investissements et de leurs actionnaires ? En Inde, au Sénégal et dans bien d’autres contextes, il est tout bonnement impensable de se débarrasser des grands parents en les envoyant en maison de retraite, a fortiori lorsque celles-ci se transforment en mouroirs, suite aux exigences de rentabilité de leurs actionnaires. Pendant la pandémie de Covid-19, l’ambassadeur de Chine avait dénoncé la situation tragique des EHPAD français, ce qui lui avait valu une convocation au Quai d’Orsay…

Genre, démographie et politique

Le contrôle des naissances représente un enjeu majeur dans le cadre des rivalités idéologiques et des rapports de force entre nations. L’ère coloniale a engendré de profonds bouleversements démographiques : suite aux guerres ou aux maladies, certaines populations ont été effacées (notamment les Premières Nations), tandis que d’autres ont connu des transferts massifs avec l’esclavage. La période coloniale s’est aussi accompagnée de politiques délibérées de contrôle des naissances, encourageant parfois une forte natalité pour garantir une main-d’œuvre abondante, mais aussi une baisse de la natalité pour éviter l’explosion démographique.

Dans de nombreux contextes postcoloniaux, les programmes coercitifs de contrôle de la population ont traité les corps des femmes, en particulier des femmes pauvres et analphabètes, comme des cobayes, en leur imposant des contraceptifs à long terme et de nature invasive, dangereux pour la santé et le bien-être. Dépendants des prestataires plutôt que soumis au contrôle des utilisatrices, les contraceptifs hormonaux tels que Norplant et Depo Provera, largement dénoncés par les groupes de défense des droits des femmes dans les pays du Nord, ont été administrés à des femmes dans des pays tels que l’Inde et le Bangladesh. Cela a été fait sans tenir compte du consentement éclairé des femmes concernées ou de l’éducation à la santé publique au regard des effets secondaires possibles. Les opérations de stérilisation, une méthode contraceptive définitive, ont été exclusivement pratiquées sur des femmes, souvent anémiques et mal nourries, issues de familles pauvres. Ces opérations ont majoritairement été réalisées dans des conditions épouvantables, semblables à celles qu’on peut observer dans de camps de réfugié·es. Prises en étau entre leurs gouvernements qui insistent pour qu’elles limitent la taille de leur famille et leurs partenaires masculins qui refusent d’adopter un comportement sexuel responsable, les femmes ont été et sont toujours victimes de ce que l’on pourrait qualifier de « violence contraceptive », cautionnée par l’État mais socialement sanctionnée[9].

Depuis les décolonisations, la forte natalité des pays du Sud n’a cessé d’être perçue comme une menace, engendrant des politiques actives de planification familiale, largement soutenues par les politiques d’aide bilatérale et les organisations internationales[10]. L’Inde fédérale en est un exemple emblématique. Depuis les années 1990, plusieurs gouvernements fédéraux indiens ont sacntionné les familles de plus de deux enfants en leur interdisant l’accès aux programmes d’aide sociale et de lutte contre la pauvreté, tels que les programmes alimentaires subventionnés, les projets générateurs de revenus et même le droit de se présenter aux élections municipales. Les départements et territoires français d’outre-mer en sont une autre illustration : jusque dans les années 1970, l’État français y a orchestré de nombreuses stérilisations et avortements forcés, notamment à l’Île de la Réunion[11].

Aujourd’hui, le vieillissement des populations dans de nombreux pays du Nord alimente la montée des conservatismes religieux et nationalistes, et exacerbe des politiques différenciées de contrôle des populations. Au Nord, on observe une promotion du natalisme, via des restrictions à l’avortement ou d’autres mesures, tandis que les pays du Sud continuent de subir des politiques de contrôle des naissances. Parallèlement, les politiques migratoires se durcissent, justifiées par des discours alarmistes. Prolongeant l’histoire coloniale, ces discours présentent les migrants, en particulier les hommes issus des pays du Sud, comme une menace pour l’identité nationale, la sécurité et l’intégrité de leurs femmes blanches[12]. Ces hommes sont essentialisés et dépeints comme intrinsèquement prédateurs et violents. Le continent africain est en ligne de mire. Il compte parmi les taux de fécondité les plus élevés de la planète, réponse simple à une pauvreté endémique et à l’absence de protection sociale et de retraite.

Cette quête d’une sorte de « pureté » nationale n’est toutefois pas l’apanage des anciens empires coloniaux. L’ultranationalisme hindou contemporain en est une variante particulièrement agressive, orchestré par le parti au pouvoir depuis 2014 mais aussi par tout un pan de la société civile. L’obsession de pureté consiste, entre autres, à criminaliser certaines relations consensuelles entre adultes de caste et de religion différentes. Plusieurs relations amoureuses entre des hommes de basse caste et des femmes de caste dominante ont connu une fin sauvage et violente, avec notamment des enlèvements du jeune couple, des passages à tabac et des meurtres par des membres de leur famille. Dans certains États indiens, des groupes d’autodéfense, souvent soutenus par des décisions judiciaires, ont décider de contrôler, surveiller et mettre fin aux relations entre hommes musulmans et femmes hindoues, reflétant une intolérance majoritaire et croissante.

Ces violences nous rappellent que le contrôle du corps des femmes, de leur sexualité et de leurs capacités reproductives, ainsi que la question étroitement liée de savoir de qui les femmes peuvent porter les enfants (uniquement des hommes d’une certaine caste/race/ethnie/religion/classe sociale), constituent le fondement de tous les patriarcats. La réglementation des libertés et des choix des femmes reste essentielle pour garantir la pureté de la « lignée » et du lignage, la transmission des biens hérités et, en fin de compte, la reproduction de toute structure sociale inique. Pour ces raisons et d’autres encore, la montée des mouvements fondamentalistes dans le monde met en péril les libertés durement acquises par les femmes au fil des ans.

Genre, capitalisme et environnement

Les normes de genre sont profondément imbriquées dans des modèles économiques spécifiques, qui les façonnent et les renforcent. Historiquement, le capitalisme s’est appuyé sur la famille patriarcale, structurée autour de l’homme « gagne-pain » et de l’épouse « femme-au-foyer », pour absorber le coût de la reproduction » de la force de travail : enfanter, élever les enfants pour en faire de futurs travailleurs et travailleuses, puis, en prendre soin une fois adultes. Aujourd’hui, ce modèle familial patriarcal apparaît comme une réponse aux politiques d’austérité et au recul des politiques sociales, notamment en matière de soin. C’est donc un argument supplémentaire en faveur du conservatisme[13].

Le lien entre virilisme et extractivisme est un autre exemple frappant de la consubstantialité entre normes de genre et capitalisme. Des conceptions spécifiques de la masculinité ont servi à justifier et perpétuer des modes d’exploitation des territoires, des ressources et des corps, depuis l’ère coloniale jusqu’à aujourd’hui. La colonisation s’est en effet adossée à l’idée d’un homme blanc fort, guerrier, qui « dompte » la nature et les populations colonisées, y compris les hommes, perçus comme féminisés, passifs et exploitables. L’infantilisation des hommes colonisés a abondamment nourrit la rhétorique impérialiste selon laquelle les peuples colonisés n’avaient pas la capacité de se gouverner eux-mêmes.

L’industrialisation et l’essor des économies extractives modernes (mines, pétrole, agriculture intensive) se sont également nourris d’une masculinité viriliste, qui a continué de structurer le rapport au travail, aux ressources naturelles et aux pays des Suds, considérés non pas comme des espaces de création de valeur mais d’extraction et d’absorption des pollutions des Nords. Les politiques de décarbonation contemporaines poursuivent ce modèle, puisqu’elles supposent l’extraction considérable de métaux situés pour la plupart dans les Suds.

Remise en question par les avancées des droits des femmes, cette masculinité viriliste resurgit avec les crises écologiques et économiques actuelles. Le climato-scepticisme défendu par des figures politiques comme Donald Trump, Vladimir Poutine, Javier Milei ou Jair Bolsonaro revendique explicitement le retour à une masculinité agressive comme modèle économique. Dans nombre d’entreprises extractives contemporaines (agro-industrie, hydrocarbures, etc.), un imaginaire de puissance masculine continue d’être mobilisé pour convaincre les populations masculines locales d’y adhérer[14]. Les luttes écologistes sont méprisées, fréquemment qualifiées d’hystériques et émotionnelles, et surtout violemment réprimées. Dans les Suds, un grand nombre de ces luttes sont menées par des femmes.

Il est intéressant de noter que les femmes ont défendu la cause de l’environnement en se projetant en tant que mères, créatrices de vie, gardiennes de la terre, du sol, des plans d’eau et de la fertilité des terres agricoles. Si on peut s’inquiéter que les femmes invoquent des identités traditionnelles et stéréotypées, on peut aussi se réjouir qu’elles insufflent une nouvelle vie et de nouvelles significations à celles-ci. En revendiquant le droit de participer à des manifestations et à des mouvements de dissidence publics, même lorsque cela implique une confrontation avec des agents de l’État et du capital privé, les femmes pourraient bien politiser les identités sociales centrées sur les soins et réinventer les tropes familiers et clichés de la maternité[15].

Les droits des femmes doivent être poursuivis pour eux-mêmes, afin d’assurer à la moitié de la population mondiale l’accès à une vie digne. Ils sont aussi au cœur d’enjeux majeurs, d’ordre politique, démographique, économique et environnementaux. C’est pourquoi la défense des droits des femmes (et des minorités sexuelles) est indissociable de la défense d’un paradigme alternatif de développement, substituant à une idéologie fondée sur l’extractivisme, l’exploitation et la domination (sur la nature, sur les femmes et les Suds) des valeurs d’égalité, d’interdépendance et de soin. Imaginer un monde fondé sur une relation aussi radicalement différente entre les sexes, ainsi qu’entre les humains et les autres espèces non-humaines est peut-être la seule façon de façonner un avenir viable pour notre planète en perdition.


[1] Voir le bilan élaboré en 2023 par un rapport Equipop/Fondation Jean Jaurès, qu’il faudrait actualiser.

[2] Voir l’analyse de Verónica Gago pour le cas Argentin.

[3] María Lugones, “La colonialité du genre,” trans. Javiera Coussieu-Reyes and Jules Falquet, Les cahiers du CEDREF. Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes, no. 23 (September 1, 2019): 46–89.

[4] Mara Viveros Vigoya, Les couleurs de la masculinité. Expériences intersectionnelles et pratiques de pouvoir en Amérique latine (Paris: La Découverte, 2018); Elsa Dorlin, Matrice de la race: généalogie sexuelle et coloniale de la nation française (Paris: La Découverte, 2006).

[5] Rosalind O. Hanlon, A Comparison Between Women and Men: Tarabai Shinde and the Critique of Gender Relations in Colonial India (Oxford: Oxford University Press, 2000).

[6] Lila Abu‐Lughod, “Do Muslim Women Really Need Saving? Anthropological Reflections on Cultural Relativism and Its Others,” American Anthropologist 104, no. 3 (September 2002): 783–90,.

[7] Gayatri Chakravorty Spivak, “Can the Subaltern Speak?,” Die Philosophin 14, no. 27 (2003): 42–58.

[8] Ioana Cîrstocea et Françoise Thébaud, “Le genre, un enjeu central de la guerre froide,” Clio. Femmes, Genre, Histoire 57, no. 1 (June 13, 2023) : 7–22.

[9] Kalpana Wilson, “For Reproductive Justice in an Era of Gates and Modi: The Violence of India’s Population Policies,” Feminist Review 119, no. 1 (July 1, 2018) : 89–105.

[10] Bénédicte Gastineau et Agnès Adjamagbo, “Les droits individuels face aux politiques de population. Regard sur trois pays africains : Bénin, Madagascar, Maroc,” Autrepart 70, no. 2 (2014): 125–42.

[11] Françoise Vergès, Le Ventre Des Femmes (Paris : Albin Michel, 2017).

[12] Dorlin, Matrice de la race.

[13] Aurore Koechlin, “Face à l’internationale d’extrême droite : que reste-t-il de la quatrième vague féministe ?”, CONTRETEMPS (blog), 7 mars 2025.

[14] Isabelle Hillenkamp et Héloïse Prévost, “Extractivisme et Résistances Paysannes Dans l’agroécologie Au Brésil. Une Analyse de Genre Des Conflictualités,” Revue Internationale Des Études de Développement, 2025, à paraître.

[15] Héloïse Prévost, ed., “Féminisme Rural Face Au Bolsonarisme,” L’ordinaire Des Amériques, no. 33 (2024); Christine Verschuur, Isabelle Guérin, and Isabelle Hillenkamp, eds., Effervescences Féministes: Réorganiser La Reproduction Sociale, Démocratiser l’économie Solidaire, Repenser La Valeur (Paris : L’Harmattan, 2021); Geneviève Pruvost, Quotidien Politique. Féminisme, Écologie, Subsistance (Paris : La Découverte, 2021)

Isabelle Guérin

Socio-économiste, Directrice de recherche à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) – Cessma

Kalpana Karunakaran

Sociologue, Professeure associée au département des sciences humaines et sociales de IIT-Madras (Indian Institute of Technology, Chennai, Inde)

Rayonnages

SociétéGenre

Notes

[1] Voir le bilan élaboré en 2023 par un rapport Equipop/Fondation Jean Jaurès, qu’il faudrait actualiser.

[2] Voir l’analyse de Verónica Gago pour le cas Argentin.

[3] María Lugones, “La colonialité du genre,” trans. Javiera Coussieu-Reyes and Jules Falquet, Les cahiers du CEDREF. Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes, no. 23 (September 1, 2019): 46–89.

[4] Mara Viveros Vigoya, Les couleurs de la masculinité. Expériences intersectionnelles et pratiques de pouvoir en Amérique latine (Paris: La Découverte, 2018); Elsa Dorlin, Matrice de la race: généalogie sexuelle et coloniale de la nation française (Paris: La Découverte, 2006).

[5] Rosalind O. Hanlon, A Comparison Between Women and Men: Tarabai Shinde and the Critique of Gender Relations in Colonial India (Oxford: Oxford University Press, 2000).

[6] Lila Abu‐Lughod, “Do Muslim Women Really Need Saving? Anthropological Reflections on Cultural Relativism and Its Others,” American Anthropologist 104, no. 3 (September 2002): 783–90,.

[7] Gayatri Chakravorty Spivak, “Can the Subaltern Speak?,” Die Philosophin 14, no. 27 (2003): 42–58.

[8] Ioana Cîrstocea et Françoise Thébaud, “Le genre, un enjeu central de la guerre froide,” Clio. Femmes, Genre, Histoire 57, no. 1 (June 13, 2023) : 7–22.

[9] Kalpana Wilson, “For Reproductive Justice in an Era of Gates and Modi: The Violence of India’s Population Policies,” Feminist Review 119, no. 1 (July 1, 2018) : 89–105.

[10] Bénédicte Gastineau et Agnès Adjamagbo, “Les droits individuels face aux politiques de population. Regard sur trois pays africains : Bénin, Madagascar, Maroc,” Autrepart 70, no. 2 (2014): 125–42.

[11] Françoise Vergès, Le Ventre Des Femmes (Paris : Albin Michel, 2017).

[12] Dorlin, Matrice de la race.

[13] Aurore Koechlin, “Face à l’internationale d’extrême droite : que reste-t-il de la quatrième vague féministe ?”, CONTRETEMPS (blog), 7 mars 2025.

[14] Isabelle Hillenkamp et Héloïse Prévost, “Extractivisme et Résistances Paysannes Dans l’agroécologie Au Brésil. Une Analyse de Genre Des Conflictualités,” Revue Internationale Des Études de Développement, 2025, à paraître.

[15] Héloïse Prévost, ed., “Féminisme Rural Face Au Bolsonarisme,” L’ordinaire Des Amériques, no. 33 (2024); Christine Verschuur, Isabelle Guérin, and Isabelle Hillenkamp, eds., Effervescences Féministes: Réorganiser La Reproduction Sociale, Démocratiser l’économie Solidaire, Repenser La Valeur (Paris : L’Harmattan, 2021); Geneviève Pruvost, Quotidien Politique. Féminisme, Écologie, Subsistance (Paris : La Découverte, 2021)