Musique

Le battle rap a cappella : un segment artistique autonome ? (2/2)

Sociologue

Ces dernières années, le battle rap a cappella a vu l’émergence de nouvelles ligues aux côtés de Rap Contenders. Cette diversification a permis à la discipline de se structurer davantage, en développant ses propres circuits, codes et esthétiques, renforçant ainsi son statut de scène artistique autonome.

Si le battle rap était perçu aux débuts des années 2010 comme une opportunité de promouvoir sa musique et ses projets, il comportait toutefois le risque de « perdre la face »[1] – c’est-à-dire de subir un discrédit symbolique et public – tant au moment de l’affrontement qu’après la diffusion de la vidéo.

publicité

En effet, plusieurs MCs ont subi de lourdes défaites (un « bodybag ») qui ont marqué le monde du battle rap et ont entrainé une multitude de commentaires négatifs sur les réseaux sociaux. Cette exposition publique peut freiner ou interrompre l’évolution de certains artistes au sein du circuit, en raison de la virulence des réactions suscitées. Elle peut même dissuader des rappeurs ayant déjà une carrière à se confronter à l’exercice.

« Quand la vidéo sort sur YouTube je me prends une grosse claque de réalité. Je n’avais pas l’habitude d’avoir 1000 commentaires pas bon. Ça fait vraiment bizarre. Tu découvres que tu n’as pas fait si bien que ça. » Lamanif, battle MC et co-créateur de la ligue ROAR

« La première fois que j’ai battle, j’étais sur un nuage pendant une semaine. La vidéo tourne, on me follow sur les réseaux, on m’envoie des messages. C’était nouveau pour moi (…) Mais après ma mauvaise prestation je n’ai pas dormi pendant trois jours. » MC Wheelchair, battle MC

La mise en ligne d’un battle soumet l’artiste au regard du public, mais également à celui de son cercle familial, amical ou professionnel. Malgré la vulgarité et la violence de certaines phases, les battles MCs rapportent que leur performance n’engendre pas de rejet notable dans leurs réseaux de sociabilité. Au contraire, la famille, les amis, les collègues peuvent même encourager les battles MCs sans pour autant adhérer aux codes ou à l’esthétique de la discipline. Ce soutien peut se traduire par une diffusion des performances sur les réseaux sociaux ou par une présence physique lors d’événements, nécessitant parfois une organisation logistique (et financière) considérable. 

« La fois où m


[1] Erving Goffman, Les Rites d’interaction, Les Editions de Minuit, Paris, 1974

[2] Norbert Elias et Eric Dunning, Sport et civilisation : la violence maitrisée, Ed. Fayard, 1994

[3] Sur le « sale » dans l’industrie du rap, lire Benjamine Weill, À qui profite le sale ? Sexisme, racisme et capitalisme dans le rap français, Ed. Payot, Paris, 2023, p. 169 « Le sale profite essentiellement à la blanchité. Il maintient sa domination sur ces « sauvages » qui rapportent à se clasher et à se montrer sexistes. Enfonçant le clou des stéréotypes, certain·es estiment se réapproprier le stigmate, oubliant qu’ils ne sont que les produits de l’industrie qui finiront à la déchèterie s’ils ne sont plus rentables. »

[4] « S’il faut céder à la désignation du ridicule, une préférence est clairement exprimée pour la moquerie franche et directe, dont l’agressivité potentielle se trouve résorbée sitôt que le raillé consent à rire de lui-même. Contrairement à l’euphémisation qui caractérise les milieux supérieurs, les rapports de familiarité en milieu populaire sont ainsi structurés que les mots les plus forts et les plus violents ne sont pas toujours « l’expression des plus forts antagonismes. Dans l’usage des mots neutres, il peut y avoir une volonté blessante. Tout est ici dans la manière de dire », et de laisser ou non au moqué la possibilité de renchérir sur la blague. « La moquerie a ses règles », disait Hoggart. Le modèle de l’interaction comique franche, directe et rugueuse, doit prévaloir, et témoigne d’un refus des discours narratifs longs et détournés. Les jeunes membres des classes populaires apprécient notamment les vannes et le sens de la répartie. » Laure Flandrin, Le rire. Enquête sur la plus socialisée de toutes nos émotions, Ed. La Découverte, Paris, 2021, p. 349

[5] Karim Hammou, Marie Sonnette-Manouguian, « Chapitre III. Socio-économie de l’“urbain” musical ». Dans 40 ans de musiques hip-hop en France, op.cit. Page 98

[6] Strauss Anselm, Negotiations. Varieties, contex

Rémi Boura

Sociologue, Docteur en sociologie à Paris Dauphine (IRISSO)

Notes

[1] Erving Goffman, Les Rites d’interaction, Les Editions de Minuit, Paris, 1974

[2] Norbert Elias et Eric Dunning, Sport et civilisation : la violence maitrisée, Ed. Fayard, 1994

[3] Sur le « sale » dans l’industrie du rap, lire Benjamine Weill, À qui profite le sale ? Sexisme, racisme et capitalisme dans le rap français, Ed. Payot, Paris, 2023, p. 169 « Le sale profite essentiellement à la blanchité. Il maintient sa domination sur ces « sauvages » qui rapportent à se clasher et à se montrer sexistes. Enfonçant le clou des stéréotypes, certain·es estiment se réapproprier le stigmate, oubliant qu’ils ne sont que les produits de l’industrie qui finiront à la déchèterie s’ils ne sont plus rentables. »

[4] « S’il faut céder à la désignation du ridicule, une préférence est clairement exprimée pour la moquerie franche et directe, dont l’agressivité potentielle se trouve résorbée sitôt que le raillé consent à rire de lui-même. Contrairement à l’euphémisation qui caractérise les milieux supérieurs, les rapports de familiarité en milieu populaire sont ainsi structurés que les mots les plus forts et les plus violents ne sont pas toujours « l’expression des plus forts antagonismes. Dans l’usage des mots neutres, il peut y avoir une volonté blessante. Tout est ici dans la manière de dire », et de laisser ou non au moqué la possibilité de renchérir sur la blague. « La moquerie a ses règles », disait Hoggart. Le modèle de l’interaction comique franche, directe et rugueuse, doit prévaloir, et témoigne d’un refus des discours narratifs longs et détournés. Les jeunes membres des classes populaires apprécient notamment les vannes et le sens de la répartie. » Laure Flandrin, Le rire. Enquête sur la plus socialisée de toutes nos émotions, Ed. La Découverte, Paris, 2021, p. 349

[5] Karim Hammou, Marie Sonnette-Manouguian, « Chapitre III. Socio-économie de l’“urbain” musical ». Dans 40 ans de musiques hip-hop en France, op.cit. Page 98

[6] Strauss Anselm, Negotiations. Varieties, contex