Société

« Générations des émeutes » : retour sur les révoltes de 2005 et 2023 en Seine Saint-Denis

Sociologue

Retour sur les émeutes qui ont traversé les quartiers populaires français, dans des épisodes de contestation à l’échelle nationale, à l’occasion de l’anniversaire des « révoltes 2005 » : cette année-là, suite aux décès de Bouna Traoré et Zyed Benna ; et, en 2023, après la mort de Nahel Merzouk. Ils témoignent d’un rapport dégradé à la police transmis entre les différentes générations de « jeunes de cité ».

Les quartiers populaires français connaissent des épisodes localisés de révoltes urbaines avec une certaine régularité depuis 1979 et les premiers affrontements avec la police dans le quartier de la Grappinière à Vaux-en-Velin puis ceux des Minguettes à Vénissieux, plus connus, aux débuts des années 1980.

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Cette dénonciation a pris une dimension nationale, et décrite comme « non violente », à travers la Marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983 qui est devenue un marqueur générationnel. Ces révoltes urbaines n’ont cessé de se produire jusqu’aux premières émeutes[1] à échelle nationale en 2005, vingt-six ans après les premiers épisodes de la banlieue lyonnaise, à la suite des décès de Bouna et Zyed, et aux blessures de Muhittin à Clichy-Montfermeil. Ces évènements ont institué un autre marqueur générationnel dans l’histoire des quartiers populaires que les sociologues Stéphane Beaud et Olivier Masclet ont qualifié de « générations de cités[2] ».

Le terme « cité » a remplacé l’expression « grand ensemble » en tant que symbole de la destinée sociale de ces espaces urbains, comme pour signifier la dégradation des conditions sociales d’existence des jeunes ayant grandi dans les années 1990, marquée par une aggravation de la ségrégation urbaine et du racisme systémique ainsi qu’un rapport à l’avenir plus incertain que les générations précédentes. Dix-huit ans plus tard intervient le deuxième moment d’émeutes à échelle nationale en 2023 après la mort de Nahel à Nanterre par le tir à bout portant d’un policier. Ces émeutes – plus courtes, plus intenses et qui semblent être plus fortement réprimées que les évènements de 2005 – prennent également plus directement pour cible l’institution policière[3]. À partir d’un retour sur les émeutes de 2023, cet article entend alors prolonger cette perspective générationnelle autour de la jeunesse des cités ayant vécu ces révoltes, et parfois celles de 2005 pour les plus âgés des jeunes, qui ont surtout grandi dans les


[1] Afin d’éviter des répétitions, le texte alterne entre les termes « émeutes » et « révoltes » mais nous y associons une dimension de contestation politique dans les deux cas. Les débats sociologiques, qui avaient surtout lieu en 2005, semblent être unanime sur le caractère politique des émeutes en 2023.

[2] Stéphane Beaud, Olivier Masclet, « Des “marcheurs” de 1983 aux “émeutiers” de 2005. Deux générations sociales d’enfants d’immigrés », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2006.

[3] François-Noël Buffet, « Émeutes de juin 2023 : comprendre, évaluer, réagir », Rapport d’information n° 521, Sénat, 9 avril 2024 : 273 postes de police ont été attaqués en 2023 ; en 2005, il y a eu 274 bâtiments publics (postes de police, mairies, écoles, gymnases, bibliothèques…) pris pour cible ; 728 agents des forces de l’ordre ont été blessés en 2023 contre 224 en 2005.

[4] Cet article repose sur une enquête ethnographique menée de 2015 à 2022 qui consiste à étudier la socialisation des jeunes filles et garçons de cité aux regards des rapports sociaux de générations dans une cité de Seine-Saint-Denis dans laquelle je réside. Cet article s’appuie également sur l’observation directe des émeutes de 2023 dans cette même cité. Si le quartier et la commune n’ont pas été anonymisés, tous les prénoms l’ont été. Parfois, certains détails ont été légèrement modifiés, même au regard de l’anonymisation effectuée dans l’ouvrage associé.

[5] Maela Guillaume-Le Gall, Marco Oberti, « Les territoires des émeutes. La ségrégation urbaine au cœur des violences », La Vie des idées, 12 avril 2024.

[6] L’exemple qui semble avoir été le plus médiatisé étant celui de Montargis dans le Loiret (45). Les villes moyennes de province ont davantage été concernées en 2023 qu’en 2005.

[7] A minima deux décès sont associés aux émeutes, dès le 30 juin 2023.

[8] Laurent Bonelli, La France a peur : Une histoire sociale de « l’insécurité », La Découverte, 2008.

[9] Ulysse Rabaté, Streetologie : Savoirs de la rue et

Mickaël Chelal

Sociologue, docteur en sociologie de l’université Paris Nanterre et enseignant contractuel en sociologie à l’université du Havre-Normandie

Notes

[1] Afin d’éviter des répétitions, le texte alterne entre les termes « émeutes » et « révoltes » mais nous y associons une dimension de contestation politique dans les deux cas. Les débats sociologiques, qui avaient surtout lieu en 2005, semblent être unanime sur le caractère politique des émeutes en 2023.

[2] Stéphane Beaud, Olivier Masclet, « Des “marcheurs” de 1983 aux “émeutiers” de 2005. Deux générations sociales d’enfants d’immigrés », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2006.

[3] François-Noël Buffet, « Émeutes de juin 2023 : comprendre, évaluer, réagir », Rapport d’information n° 521, Sénat, 9 avril 2024 : 273 postes de police ont été attaqués en 2023 ; en 2005, il y a eu 274 bâtiments publics (postes de police, mairies, écoles, gymnases, bibliothèques…) pris pour cible ; 728 agents des forces de l’ordre ont été blessés en 2023 contre 224 en 2005.

[4] Cet article repose sur une enquête ethnographique menée de 2015 à 2022 qui consiste à étudier la socialisation des jeunes filles et garçons de cité aux regards des rapports sociaux de générations dans une cité de Seine-Saint-Denis dans laquelle je réside. Cet article s’appuie également sur l’observation directe des émeutes de 2023 dans cette même cité. Si le quartier et la commune n’ont pas été anonymisés, tous les prénoms l’ont été. Parfois, certains détails ont été légèrement modifiés, même au regard de l’anonymisation effectuée dans l’ouvrage associé.

[5] Maela Guillaume-Le Gall, Marco Oberti, « Les territoires des émeutes. La ségrégation urbaine au cœur des violences », La Vie des idées, 12 avril 2024.

[6] L’exemple qui semble avoir été le plus médiatisé étant celui de Montargis dans le Loiret (45). Les villes moyennes de province ont davantage été concernées en 2023 qu’en 2005.

[7] A minima deux décès sont associés aux émeutes, dès le 30 juin 2023.

[8] Laurent Bonelli, La France a peur : Une histoire sociale de « l’insécurité », La Découverte, 2008.

[9] Ulysse Rabaté, Streetologie : Savoirs de la rue et