International

Entre survie et responsabilité : les firmes dans la guerre

Économiste

Alors que l’actualité internationale ne cesse de rappeler la persistance des conflits, le 4 novembre 2025 s’est ouvert à Paris le procès du cimentier Lafarge, poursuivi pour « financement du terrorisme ». Huit ans après l’ouverture de l’enquête, cette affaire hors norme interroge la responsabilité des entreprises dans les zones de guerre et les dilemmes éthiques auxquels elles sont confrontées pour préserver leurs activités au cœur du chaos.

Entre 2012 et 2014, le cimentier français Lafarge aurait financé des groupes terroristes en Syrie, notamment le Jabhat Al-Nosra et l’État islamique, afin de maintenir en activité son usine de Jalabiya, au nord du pays, au cœur de la guerre civile.

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Alors que toutes les grandes entreprises françaises avaient quitté le territoire, Lafarge fit le choix inverse : préserver un investissement de près de 680 millions de dollars, quitte à composer avec les seigneurs de guerre locaux. L’entreprise aurait ainsi versé, directement ou par intermédiaires, plusieurs millions d’euros à des factions armées qui contrôlaient routes, approvisionnements et territoires.

Ce calcul économique, maintenir la production, sauver les parts de marché, amortir un site industriel flambant neuf, s’est transformé en faute politique et morale d’une ampleur inédite : celle d’une multinationale plaçant la continuité de ses activités au-dessus des principes les plus élémentaires du droit international. En novembre 2025, le procès qui s’ouvre à Paris marque une première mondiale : jamais une entreprise n’avait été jugée pour « financement du terrorisme ». Au-delà du cas Lafarge, ne faut-il pas s’interroger sur la place et la responsabilité des firmes dans les zones de guerre, ainsi que sur les dilemmes auxquels elles sont confrontées dans une économie mondialisée où la recherche de continuité et de survie peut, malgré elle, interagir avec les dynamiques de violence ?

Paru le 1er octobre 2025 aux Éditions Les Léonides, mon livre L’Économie de la violence vise à mettre la recherche au service du public, en montrant ce que l’économie peut dire des conflits : quantifier sans déshumaniser, expliquer sans excuser, éclairer sans prescrire. Croisant économie, sociologie, histoire et géographie, il explore trois dimensions, les déterminants, les coûts et les politiques de la violence. J’y discute notamment la place des firmes dans les conflits, en soulignant toute l’ambiguïté de cette question : si la c


[1] Christopher Ksoll, Rocco Macchiavello et Ameet Morjaria, « Electoral violence and supply chain disruptions in Kenya’s floriculture industry », vol. 105, Review of Economics and Statistics, 2023.

[2] Francesco Amodio et Michele Di Maio, « Making do with what you have: Conflict, input misallocation and firm performance », The Economic Journal, vol. 128, 2017.

[3] Sylvan Herskowitz, Joshua E. Blumenstock, Tarek Ghani, et al., « Insecurity and firm displacement : Evidence from Afghan corporate phone records », American Economic Journal : Economic Policy, 2024.

[4] Adriana Camacho et Catherine Rodriguez, « Firm exit and armed conflict in Colombia », Journal of Conflict Resolution, vol. 57, 2013.

[5] Vasily Korovkin et Alexey Makarin, Production networks and war: Evidence from Ukraine, 2022.

[6] Massimo Guidolin et Eliana La Ferrara, « Diamonds are forever, wars are not: Is conflict bad for private firms ? », American Economic Review, vol. 97, 2007.

Mathieu Couttenier

Économiste, Professeur d'économie à l'ENS de Lyon, chercheur associé au CEPR et directeur du CERGIC

Notes

[1] Christopher Ksoll, Rocco Macchiavello et Ameet Morjaria, « Electoral violence and supply chain disruptions in Kenya’s floriculture industry », vol. 105, Review of Economics and Statistics, 2023.

[2] Francesco Amodio et Michele Di Maio, « Making do with what you have: Conflict, input misallocation and firm performance », The Economic Journal, vol. 128, 2017.

[3] Sylvan Herskowitz, Joshua E. Blumenstock, Tarek Ghani, et al., « Insecurity and firm displacement : Evidence from Afghan corporate phone records », American Economic Journal : Economic Policy, 2024.

[4] Adriana Camacho et Catherine Rodriguez, « Firm exit and armed conflict in Colombia », Journal of Conflict Resolution, vol. 57, 2013.

[5] Vasily Korovkin et Alexey Makarin, Production networks and war: Evidence from Ukraine, 2022.

[6] Massimo Guidolin et Eliana La Ferrara, « Diamonds are forever, wars are not: Is conflict bad for private firms ? », American Economic Review, vol. 97, 2007.