Société

La précarité alimentaire : une fracture sociale invisible ?

Sociologue, Sociologue

De plus en plus de ménages en France font face à des formes plus ou moins intenses de difficultés à satisfaire leurs besoins et préférences alimentaires. Au travers du concept de « précarité alimentaire », il s’agit de réfléchir à la façon dont cette dégradation des conditions de vie affecte non seulement certaines fractions des classes populaires, mais aussi d’autres catégories sociales.

Le recours à l’aide alimentaire s’est fortement accru depuis la crise sanitaire du Covid-19[1]. Loin de n’avoir été qu’un phénomène temporaire, lié à l’arrêt brutal de l’économie au moment des confinements, il s’est diversifié socialement, témoignant d’une dégradation plus générale des conditions de vie des classes populaires et moyennes[2], qui affecte notamment leur alimentation.

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S’élargissant au-delà des publics habitués à y recourir régulièrement, l’aide alimentaire (et les restrictions en matière d’alimentation qui l’accompagnent) constitue une réponse non anticipée, vécue comme transitoire à un désajustement entre les moyens et les aspirations en matière de consommation alimentaire[3]. La nécessité d’y recourir peut être liée à des chocs externes qui affectent de manière inégale les différentes classes sociales, comme l’inflation ou l’augmentation du chômage, ou à des ruptures biographiques, comme une mobilité résidentielle ou une séparation conjugale. L’aide alimentaire reste ainsi largement conçue comme une aide d’urgence face à une situation transitoire.

Pourtant, de nombreux travaux montrent que l’entrée dans les dispositifs d’aide alimentaire se traduit souvent par un recours durable à ces formes d’assistance, qui deviennent un soutien essentiel à la subsistance dans des situations de pauvreté structurelle[4]. Par ailleurs, les études sociologiques sur les styles de consommation alimentaire montrent que celui des classes populaires relève en partie de l’intériorisation d’une forte contrainte économique[5]. On peut donc penser que l’on s’adresse à l’aide alimentaire en « dernier recours », lorsque les autres formes d’ajustement ne suffisent plus, d’autant plus que la fréquentation des guichets de distribution reste perçue comme stigmatisante[6].

Ainsi, malgré l’élargissement conjoncturel des publics de l’aide alimentaire, ce recours ne constitue que la partie émergée de l’iceberg des difficultés en matière d’alimentation. Comment rendre compte de


[1] Émilie Radé et Léon Olivier, « Aide alimentaire : une fréquentation accrue des centres de distribution dans les grandes villes les plus exposées à la pauvreté début 2021 », Études et résultats, n°1218, DREES, 2022.

[2] Igor Martinache, « L’impouvoir d’achat. Quand les dépenses sont contraintes », La Vie des idées, 2019 ; Anne Lambert, Joanie Cayouette-Remblière et Dominique Méda, L’explosion des inégalités: Classes, genre et générations face à la crise sanitaire, Éditions de l’Aube, 2021.

[3] Bénédicte Bonzi, La France qui a faim : Le don à l’épreuve des violences alimentaires, Seuil, 2023 ; Laurence Ossipow, Anne-Laure Counilh, Yann Cerf, Aude Martenot, Juliette Renevier, De l’aide alimentaire au droit à l’alimentation : ressources, besoins et pistes de transformation à Genève, Haute école de travail social, 2023.

[4] Aliocha Accardo, Agnès Brun, Thomas Lellouch, « Les bénéficiaires de l’aide alimentaire, pour beaucoup parmi les plus pauvres des pauvres », France, Portrait social 2022, Insee, 2022.

[5] Claude Grignon, Christiane Grignon, « Styles d’alimentation et goûts populaires », Revue française de sociologie, vol. 21, no 4, 1980.

[6] Yael Cohen, Michal Krumer-Nevo et Nir Aviell, « Bread of Shame: Mechanisms of Othering in Soup Kitchens », Social Problems, vol. 64, no 3, 2017 ; Joe Nichols, « Soup kitchens: The stigma of being poor and the construction of social identity », International Social Work, vol. 63, no 5, 2020.

[7] Ces analyses ont été menées dans le cadre du projet de recherche « La précarité Alimentaire en France : Mesures, Analyses et Politiques » (A-MAP) financé par l’ANR.

[8] Article L266-1 du Code de l’action sociale et des familles.

[9] Dominique Paturel, « Insécurité alimentaire et précarité alimentaire. États généraux de l’alimentation », Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, 2017.

[10] Stéphane Legleye, Anne Pla et François Gleizes, « Une personne sur cinq est en situation de pauvreté monétaire ou de privation matérielle et so

Alexandra Hondermarck

Sociologue, Docteure en sociologie et post-doctorante au CSU-CRESPPA de l’Université Paris 8.

Lucas Tranchant

Sociologue, Maître de conférences à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, membre du laboratoire Cresppa-CSU et chercheur affilié au CEET

Notes

[1] Émilie Radé et Léon Olivier, « Aide alimentaire : une fréquentation accrue des centres de distribution dans les grandes villes les plus exposées à la pauvreté début 2021 », Études et résultats, n°1218, DREES, 2022.

[2] Igor Martinache, « L’impouvoir d’achat. Quand les dépenses sont contraintes », La Vie des idées, 2019 ; Anne Lambert, Joanie Cayouette-Remblière et Dominique Méda, L’explosion des inégalités: Classes, genre et générations face à la crise sanitaire, Éditions de l’Aube, 2021.

[3] Bénédicte Bonzi, La France qui a faim : Le don à l’épreuve des violences alimentaires, Seuil, 2023 ; Laurence Ossipow, Anne-Laure Counilh, Yann Cerf, Aude Martenot, Juliette Renevier, De l’aide alimentaire au droit à l’alimentation : ressources, besoins et pistes de transformation à Genève, Haute école de travail social, 2023.

[4] Aliocha Accardo, Agnès Brun, Thomas Lellouch, « Les bénéficiaires de l’aide alimentaire, pour beaucoup parmi les plus pauvres des pauvres », France, Portrait social 2022, Insee, 2022.

[5] Claude Grignon, Christiane Grignon, « Styles d’alimentation et goûts populaires », Revue française de sociologie, vol. 21, no 4, 1980.

[6] Yael Cohen, Michal Krumer-Nevo et Nir Aviell, « Bread of Shame: Mechanisms of Othering in Soup Kitchens », Social Problems, vol. 64, no 3, 2017 ; Joe Nichols, « Soup kitchens: The stigma of being poor and the construction of social identity », International Social Work, vol. 63, no 5, 2020.

[7] Ces analyses ont été menées dans le cadre du projet de recherche « La précarité Alimentaire en France : Mesures, Analyses et Politiques » (A-MAP) financé par l’ANR.

[8] Article L266-1 du Code de l’action sociale et des familles.

[9] Dominique Paturel, « Insécurité alimentaire et précarité alimentaire. États généraux de l’alimentation », Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, 2017.

[10] Stéphane Legleye, Anne Pla et François Gleizes, « Une personne sur cinq est en situation de pauvreté monétaire ou de privation matérielle et so