Santé

Pollutions industrielles et cancer : un état de l’ignorance

Sociologue

Polluants éternels, pesticides, microparticules… La contamination du monde par l’activité industrielle s’accélère depuis le XVIIIe siècle et dégrade les eaux, l’air, les sols et les corps. Les institutions qui contrôlent ces pollutions sont pourtant incapables de dire précisément lesquelles provoquent le cancer, alors que l’incidence de cette maladie augmente en France et à l’échelle mondiale. Comment s’est construite une telle ignorance ?

Journalistes et activistes dénoncent régulièrement la présence de potentielles causes de cancer dans l’environnement quotidien des populations : on découvre des concentrations alarmantes de polluants dits éternels dans les réserves d’eau potable, des additifs alimentaires augmentent la toxicité de la viande rouge, la Guadeloupe et la Martinique sont dévastées par l’utilisation d’un insecticide dans la culture de bananes, un métal lourd se cache dans les céréales pour enfants, des insecticides toxiques pour le système nerveux sont en passe d’être ré-autorisés après avoir été interdits, etc. Cette visibilité médiatique pourrait laisser penser que les liens entre pollutions industrielles et cancers sont documentés et vont de soi pour le personnel scientifique et politique.

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Il s’agit en fait d’une vision déformante, car ces liens sont considérés comme relativement secondaires par les institutions de santé publique par rapport à d’autres facteurs de la maladie. L’Institut national du cancer français (INCa) et le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence scientifique de l’Organisation mondiale de la santé, estiment que seul 4 % des cancers advenus en 2015 en France sont attribuables aux expositions à des polluants chimiques présents dans l’air, au travail, dans l’eau de consommation ou l’air intérieur. Le chiffre est bas, surtout par rapport aux quelques 28 % imputés à l’alcool et au tabac[1].

Ces statistiques désincarnées ont des effets très concrets sur les personnes, car elles accompagnent les politiques publiques de prévention. Cette moindre part des polluants chimiques dans les estimations pourrait ainsi être confondue avec leur moindre dangerosité pour la santé comparée aux autres causes répertoriées. Ce serait oublier que la majorité des composés industriels avec lesquels les individus pourraient être en contact, et qui pourraient être cancérogènes, ne sont pas pris en compte dans ces calculs. Soit l’étendue des expositions à ces


[1] Centre international de recherche sur le cancer, « Les cancers attribuables au mode de vie et à l’environnement en France métropolitaine », 2018.

[2] Institut national du Cancer, « Panorama des cancers en France », 2023.

Valentin Thomas

Sociologue, Sociologue au CNRS

Notes

[1] Centre international de recherche sur le cancer, « Les cancers attribuables au mode de vie et à l’environnement en France métropolitaine », 2018.

[2] Institut national du Cancer, « Panorama des cancers en France », 2023.