Politique

Cahiers de doléances :
du Conseil national de la résistance aux « gilets jaunes »

Historienne

Les cahiers de doléances mis à disposition des citoyens dans les mairies au moment des mobilisations des « gilets jaunes » en 2018 ont été antérieurement utilisés comme outils politiques à deux reprises dans l’histoire française : en 1789 et en 1945. Quelles étaient les modalités de leur mise en place ? Quelles références historiques a-t-on reproduites ou écartées en 2018 ?

Les « cahiers citoyens et d’expression libre » ou « cahiers de doléances et de propositions » ont été initiés par l’Association des maires de l’Île-de-France au sortir de la dégradation de l’Arc de triomphe par des « gilets jaunes[1] », le 1er décembre 2018, relayés cinq jours plus tard par celle des maires ruraux de France, puis intégrés au grand débat national sous l’intitulé officiel de « cahiers citoyens ».

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Des « gilets jaunes » ont par ailleurs organisé leur propre collecte de cahiers, en dehors de ce dispositif. Ces cahiers rédigés dans quelque 16 000 communes ont été d’autant plus fréquemment comparés aux cahiers de doléances de 1789, tant à chaud qu’à froid, qu’ils sont susceptibles d’avoir mobilisé cette référence et que c’est cette dénomination qui s’est imposée, révélant la force conservée de l’héritage de 1789 selon Guillaume Mazeau.

En mars 1945, le Conseil national de la résistance (CNR) est confronté aux contradictions croissantes entre l’Assemblée consultative, et le général de Gaulle reprend à son compte un projet d’états généraux de la renaissance française formulé peu avant par le Front national (NDLR : un mouvement de résistance intérieure créé par le PCF). Son organisation est strictement pyramidale. Dix commissions thématiques sont mises en place à l’échelle nationale pour cadrer les questions soumises au débat. Elles intègrent tous les termes du programme du CNR mais doivent élargir son périmètre aux problèmes ayant émergé depuis son adoption. Les Comités départementaux de libération (CDL) établissent des plans-programmes épousant peu ou prou leurs contours et les adressent aux comités locaux, à charge pour eux d’organiser des assemblées dites « primaires » chargées de rédiger leurs cahiers de doléances.

Ces assemblées doivent, dans la mesure du possible, associer les maires et les conseils municipaux élus en mai pour revêtir un caractère quasi institutionnel, la plupart se déroulant au demeurant dans les mairies et préfectures. Leur


[1] Cette contribution prend appui sur mon ouvrage 1945 : les Français ont la parole. Les cahiers de doléances des états généraux de la renaissance française, Champ Vallon, 2025 et principalement, s’agissant des « gilets jaunes », sur « On a ouvert les cahiers de doléances. Ce qu’on dit les Français », Grands dossiers de sciences humaines, n°78, 2025.

[2] Michel Dobry, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles, Presses de Sciences Po, 2009.

[3] Michel Margairaz, Danielle Tartakowsky, « L’Avenir nous appartient ! » Une histoire du Front populaire, Larousse, 2006 et L’État détricoté, Éditions du Détour, 2018.

Danielle Tartakowsky

Historienne, professeur émérite à l’université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis

Notes

[1] Cette contribution prend appui sur mon ouvrage 1945 : les Français ont la parole. Les cahiers de doléances des états généraux de la renaissance française, Champ Vallon, 2025 et principalement, s’agissant des « gilets jaunes », sur « On a ouvert les cahiers de doléances. Ce qu’on dit les Français », Grands dossiers de sciences humaines, n°78, 2025.

[2] Michel Dobry, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles, Presses de Sciences Po, 2009.

[3] Michel Margairaz, Danielle Tartakowsky, « L’Avenir nous appartient ! » Une histoire du Front populaire, Larousse, 2006 et L’État détricoté, Éditions du Détour, 2018.