Politique

L’empire ou la puissance

Philosophe

L’illusion d’une congruence entre marché et démocratie a vécu. Pour contrer les nouveaux empires sans sombrer dans la vassalisation, l’Europe doit redécouvrir que la puissance collective ne se mesure pas au PIB mais à la solidarité sociale. Cela exige de rompre avec les dogmes concurrentiels et de refonder l’union sur un véritable partage démocratique de la puissance.

Le nouvel impérialisme contemporain, tel qu’il se développe en Russie, en Chine et aux États-Unis, ne constitue pas seulement une menace pour les États européens, mais aussi un défi aux principes démocratiques dont ils se réclament. Plutôt que les ressorts économiques et militaires des nouveaux rapports de force, c’est cette dimension spécifiquement politique qui nous intéressera ici.

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La question alors n’est pas seulement de savoir si le capitalisme se sert des institutions politiques, mais ce que peuvent au juste ces dernières face à sa violence propre, dès lors que celui-ci a directement pris le contrôle de la puissance publique. Répondre à cette question suppose de distinguer précisément entre force et puissance, ce qui revient à analyser en quoi la puissance d’un régime démocratique se distingue de la force d’un empire.

Depuis longtemps, paradoxalement, la relation entre puissance et démocratie ne faisait pas réellement l’objet de beaucoup de réflexions, cette dernière étant plus ou moins assimilée à un régime protégeant la vie privée des individus, et permettant le développement du libre marché. Cela revenait à confondre liberté politique et liberté de commerce, mais aussi puissance collective et richesse nationale.

En Europe, en effet, l’évidence largement partagée jusqu’à une époque très récente était que le libéralisme économique conjugué au parlementarisme constituait la formule de l’équilibre idéal entre l’intérêt individuel et le bien-être collectif. Le retour au pouvoir de Donald Trump en 2024 consacra l’avènement, non pas dans les marges des pays occidentaux, mais en leur cœur même, d’un tout autre modèle. Celui-ci, capitaliste et impérialiste, est fondé, non pas sur l’idée de coopération compétitive, mais sur celle de cooptation personnelle ; non sur l’idée d’égalité imparfaite, mais sur celle de hiérarchie assumée ; non sur l’idée de protection des droits individuels, mais sur celle selon laquelle la force prime sur le droit. Sur le plan pol


[1] Michel Foucault, Sécurité, territoire, population et Naissance de la biopolitique, Ehess-Gallimard-Seuil, 2004.

[2] Pierre Rosanvallon, Le capitalisme utopique. Histoire de l’idée de marché, Seuil, 1979.

[3] Karl Polanyi, La Grande Transformation, traduit par Maurice Angeno et Catherine Malamoud, Gallimard, 1984.

[4] Friedrich August Hayek, Droit, législation et liberté, traduit par Philippe Nemo, PUF, 2007.

[5] Emmanuel Kant, « Réponse à la question : Qu’est-ce que les lumières ? », traduction de Jean-François Poirier et Françoise Proust, GF-Flammarion, 1991.

[6] Voir par exemple Sylvain Piron, Généalogie de la morale économique, Zones sensibles, 2020 ; Édouard Jourdain, Théologie du capital, PUF, 2021.

[7] Arnaud Orain, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude, Flammarion, 2024.

[8] On pourrait dire que celles-ci constituent paradoxalement le règne de la raison d’État, sans l’État (c’est-à-dire sans la sphère proprement politique structurée par la demande de justice), mais au moyen de celui-ci : par délégation et extension de l’État au-delà de lui-même).

[9] Benjamin Bürbaumer, Chine-États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024 ; Pierre-Yves Hénin et Ahmet Insel, Le national-capitalisme autoritaire, Bleu autour, 2021.

[10] Voir entre autres, sur le service public, Thomas Perroud, Service public et communs. À la recherche du service public coopératif, Le Bord de l’eau, 2023.

[11] Nicolas Roussellier, La force de gouverner. Histoire du pouvoir exécutif en France, XIXe-XXIe siècles, Gallimard, 2015.

[12] Voir en ce sens Michel Aglietta et Nicolas Leron, La double démocratie. Une Europe politique pour la croissance, Paris, Seuil, 2017.

Thomas Boccon-Gibod

Philosophe, Maître de conférences en philosophie du droit à l'Université Grenoble Alpes

Notes

[1] Michel Foucault, Sécurité, territoire, population et Naissance de la biopolitique, Ehess-Gallimard-Seuil, 2004.

[2] Pierre Rosanvallon, Le capitalisme utopique. Histoire de l’idée de marché, Seuil, 1979.

[3] Karl Polanyi, La Grande Transformation, traduit par Maurice Angeno et Catherine Malamoud, Gallimard, 1984.

[4] Friedrich August Hayek, Droit, législation et liberté, traduit par Philippe Nemo, PUF, 2007.

[5] Emmanuel Kant, « Réponse à la question : Qu’est-ce que les lumières ? », traduction de Jean-François Poirier et Françoise Proust, GF-Flammarion, 1991.

[6] Voir par exemple Sylvain Piron, Généalogie de la morale économique, Zones sensibles, 2020 ; Édouard Jourdain, Théologie du capital, PUF, 2021.

[7] Arnaud Orain, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude, Flammarion, 2024.

[8] On pourrait dire que celles-ci constituent paradoxalement le règne de la raison d’État, sans l’État (c’est-à-dire sans la sphère proprement politique structurée par la demande de justice), mais au moyen de celui-ci : par délégation et extension de l’État au-delà de lui-même).

[9] Benjamin Bürbaumer, Chine-États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024 ; Pierre-Yves Hénin et Ahmet Insel, Le national-capitalisme autoritaire, Bleu autour, 2021.

[10] Voir entre autres, sur le service public, Thomas Perroud, Service public et communs. À la recherche du service public coopératif, Le Bord de l’eau, 2023.

[11] Nicolas Roussellier, La force de gouverner. Histoire du pouvoir exécutif en France, XIXe-XXIe siècles, Gallimard, 2015.

[12] Voir en ce sens Michel Aglietta et Nicolas Leron, La double démocratie. Une Europe politique pour la croissance, Paris, Seuil, 2017.