International

L’arithmétique politique du suicide des agriculteurs en Inde

Sociologue

L’accord commercial de libre-échange entre l’Inde et l’Union Européenne, dont les négociations se sont conclues en janvier, exclut les produits agricoles considérés comme les plus sensibles. Depuis plus de vingt-cinq ans, les producteurs indiens de coton, de soja et de canne à sucre s’enlisent dans une « détresse agraire » ayant pour cause profonde un échec politique : l’absence de prise en compte des besoins de la population rurale.

En Inde, 100 millions d’agriculteurs sont en détresse[1]. Potentiellement, 800 millions de personnes sont touchées par la « détresse agraire ». Depuis plus d’un quart de siècle, des vagues épidémiques de suicides déciment toute une génération d’agriculteurs. L’émotion suscitée par la première vague de suicides agricoles a conduit à l’enregistrement officiel des suicides par le Bureau national des statistiques criminelles (NCRB) à partir de 1995.

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Depuis lors, en moyenne, environ 15 000 suicides par an sont recensés dans les zones rurales indiennes. À ce rythme, le cap du demi-million sera bientôt atteint. Si l’on alignait leurs corps, ils couvriraient toute la superficie du territoire indien, des backwaters du Kerala aux sommets de l’Himalaya. Depuis lors, toutes les demi-heures, un agriculteur succombe au désespoir. Si l’on considère que seule une tentative de suicide sur vingt aboutit, on peut compter ces pauvres âmes et les imaginer attendant dans une longue file pour commettre l’irréparable.

Les suicides sont concentrés dans cinq États (Maharashtra, Andhra Pradesh, Karnataka, Madhya Pradesh et Chhattisgarh). Ce ne sont pas les États les plus pauvres. Au contraire, ce sont des États relativement riches. Ensemble, ils représentent la moitié des suicides agricoles. Dans le Maharashtra, un État du centre de l’Inde où nous avons mené notre enquête, ce ne sont pas les paysans les plus pauvres et sans terre qui se suicident, mais plutôt les petits agriculteurs (possédant moins de deux hectares), les agriculteurs marginaux (possédant moins d’un hectare) et les métayers (qui louent leur parcelle d’un autre agriculteur). Près de 85 % des suicides agricoles sont commis par des hommes. Ils laissent derrière eux des veuves et des orphelins. Les veuves sont harcelées par leur belle-famille (qui ne veut pas leur céder la propriété) et rejetées par leur propre famille (qui insinue trop souvent qu’elles sont responsables de la mort de leur mari). Si elles parviennent à


[1] Nous parlons d’agriculteurs et non pas de paysans. La catégorie des paysans est vétuste et fait partie du vocabulaire militant. Les agriculteurs ne sont pas des prolétaires agricoles, mais des petits propriétaires capitalistes qui produisent des cultures de rente pour le marché.

[2] Palagummi Sainath,  (2007) : « The Farm Crisis: Why Have over One Lakh Farmers Killed Themselves in the Past Decade », The Hindu. Speaker’s Lecture Series: Parliament House.

[3] Cité dans Akay Dandekar et Sreedeep Bhattacharya, « Lives in Debt : Narratives of Agrarian Distress and Farmer Suicides », Economic and Political Weekly, vol. 52, n° 21, 2017, p. 82.

[4] Voir le rapport officiel de Mankombu Sambasivan Swaminathan et al., National Policy for Farmers, Ministry of Agriculture, 2007.

Frédéric Vandenberghe

Sociologue, Professeur à l’Institut de philosophie et de sciences sociales de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro

Notes

[1] Nous parlons d’agriculteurs et non pas de paysans. La catégorie des paysans est vétuste et fait partie du vocabulaire militant. Les agriculteurs ne sont pas des prolétaires agricoles, mais des petits propriétaires capitalistes qui produisent des cultures de rente pour le marché.

[2] Palagummi Sainath,  (2007) : « The Farm Crisis: Why Have over One Lakh Farmers Killed Themselves in the Past Decade », The Hindu. Speaker’s Lecture Series: Parliament House.

[3] Cité dans Akay Dandekar et Sreedeep Bhattacharya, « Lives in Debt : Narratives of Agrarian Distress and Farmer Suicides », Economic and Political Weekly, vol. 52, n° 21, 2017, p. 82.

[4] Voir le rapport officiel de Mankombu Sambasivan Swaminathan et al., National Policy for Farmers, Ministry of Agriculture, 2007.