Écologie

Hériter, une question pour le siècle

Sociologue

À quoi ressemble une société qui hérite à 60 ans, sur fond de terres polluées et d’actifs fossiles ingérables ? Les travaux récents en philosophie, économie et écologie convergent : l’héritage n’est pas une affaire de famille. C’est l’instrument par lequel une génération décide – ou non – de ce qu’elle doit à la suivante.

Depuis la parution de L’Injustice en héritage. Repenser la transmission du patrimoine de la philosophe Mélanie Plouviez en 2025, la question du rôle joué par l’héritage dans la montée en flèche des inégalités n’a cessé de prendre de l’ampleur. Le raisonnement sur lequel s’appuie ce constat a été mis au point par l’économiste Thomas Piketty et peut se résumer de la manière suivante : le mouvement de moyennisation de la société engagé au XXe siècle s’est résorbé à partir des années 1970 pour laisser place à une polarisation croissante entre riches et pauvres, liée à la part toujours plus importante jouée par le capital hérité dans la répartition des richesses.

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En cela, le début du XXIe siècle ressemble à la société d’héritiers du XIXe siècle dépeinte par Balzac dans La Comédie humaine. Avec, néanmoins, une différence notable : on hérite de plus en plus tard – 25 ans en moyenne en 1820 contre 60 ans aujourd’hui – menant à ce qu’André Masson nomme une « crispation patrimoniale », c’est-à-dire une concentration inédite des richesses chez les plus âgés qui produit, en plus d’une rupture d’égalité, un déséquilibre profond entre les générations.

L’imminence de la « grande transmission » (great wealth transfer) – expression forgée pour désigner le transfert du patrimoine accumulé par les baby boomers qui s’élève, en France, à 9 000 milliards d’euros – rend la réflexion d’autant plus urgente. Un tel transfert intergénérationnel est inédit dans l’histoire contemporaine, et si aucune réforme n’est entreprise, il fera exploser les inégalités. Dans la classe politique française, la perspective d’une réforme de la fiscalité et des droits successoraux suscite à droite, de Sarah Knafo à Charles de Courson en passant par Éric Ciotti, une levée de boucliers unanime. Quand on est à droite, on ne touche pas à l’héritage, on ne touche pas à la famille. Il serait pourtant dommage de se priver de la réflexion à laquelle nous invite ce moment historique, mais aussi un éventail tou


[1] Jean Daniélou, Sortir du monde fossile. Les mutations d’une multinationale de l’énergie, Presses des Mines, 2024.

Jean Daniélou

Sociologue, Chercheur associé au Centre de sociologie de l'innovation (CSI) de Mines Paris-PSL, membre du comité scientifique de la chaire « Ville et numérique » à Sciences Po

Notes

[1] Jean Daniélou, Sortir du monde fossile. Les mutations d’une multinationale de l’énergie, Presses des Mines, 2024.