Écologie

Sujets terrestres

Philosophe

Du droit romain à la Pachamama, de Calvino à Cochabamba – la crise climatique ne détruit pas seulement des écosystèmes : elle liquide la figure de la personne humaine héritée de deux millénaires de jurisprudence occidentale, et fait surgir des subjectivités nouvelles, communautaires, plus-qu’humaines, irréductibles à la propriété et à l’individu.

Depuis que, à partir des années 1990, la crise climatique s’est imposée largement parmi les classes dirigeantes et le débat public, comme un problème inéluctable pour l’habitabilité de la Terre, et que l’on perçoit ses effets sur une grande partie du globe[1], l’appel à une perspective « terrestre » s’est fait plus pressant[2]. Selon le lexique de Bruno Latour, la planète vivante, Gaïa, a fait irruption dans les mécanismes sociaux, et ainsi dissipé l’illusion que la politique, le droit, l’économie, la culture, la technologie et toute autre dimension de la vie humaine demeurent à part d’un monde commun fait d’air et d’eau, de relations biologiques et de conditions environnementales[3].

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Ce qui accompagne ce tournant planétaire est un universel concret, c’est la subjectivité terrestre. Puisque les « devenirs terrestres […] traversent nos sociétés[4] », les êtres humains sont d’abord des sujets terrestres parmi les autres, des entités en rapport avec d’autres formes d’existence non humaines, biotiques comme abiotiques[5]. La notion de subjectivité ne peut donc pas être construite sur le modèle de la personne humaine, mais appelle à être repensée à partir d’un tissu relationnel plus ample, qui inclut tout autre vivant ou non vivant[6].

Une condition qu’Italo Calvino avait décrite, sur un registre tragicomique, dans son livre de 1963, Marcovaldo, que l’on peut désormais lire rétrospectivement comme une véritable écologie de l’humanité post-humaniste et de ses péripéties dans le champ des sujets terrestres. Le personnage principal des vingt nouvelles habite une cité industrielle du Nord de l’Italie, c’est un anti-héros comique et étranger à la complexité psychologique des personnages de la littérature du XXe siècle. Marcovaldo recherche dans l’environnement urbain une nature bienveillante, la Nature idéalisée, et séparée de la personne humaine, de la modernité occidentale. Mais au lieu de cela, il subit toutes sortes de mésaventures, victime d’« une Nature maline


[1] Les années 1990 sont celles des accords de Rio (1992) et du protocole de Kyoto (1997) – premiers jalons de la diplomatie climatique internationale et de son histoire faite d’échecs et d’instrumentalisation de la part des multinationales pétrolifères et des États pétroliers.

[2] Parmi les textes plus importants : Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017 ; Achille Mbembe, La Communauté terrestre, La Découverte, 2022 ; Dipesh Chakrabarty, Une planète, plusieurs mondes, CNRS Éditions, 2024.

[3] Bruno Latour, Face à Gaïa : Huit conférences sur le nouveau régime climatique, La Découverte, 2015. Latour emprunte cette idée à Isabelle Stengers, autrice de Au temps des catastrophes : Résister à la barbarie qui vient, La Découverte, 2009.

[4] Sophie Gosselin et David gé Bartoli, La Condition terrestre. Habiter la Terre en communs, Le Seuil, 2022, p. 101.

[5] Un colloque interdisciplinaire organisé par Sorbonne Université, « Des humains aux terrestres. Pour un nouveau récit du vivant », a récemment discuté de cette perspective.

[6] Sur ce thème voir Arturo Escobar, Michal Osterweil, Kriti Sharma, Éloge de la relationnalité: Se relier au vivant au-delà de l’humain, Actes Sud, 2025. Les partis d’extrême droite, et le mouvement MAGA étasunien en tête, ont compris la portée émancipatrice de la transformation terrestre. Pour en empêcher la réalisation, ils opposent à la consience écologique le négationnisme climatique et aux subjectivités terrestres le suprématisme blanc.

[7] Italo Calvino, Marcovaldo ovvero le stagioni in città, Mondadori, 2019. Présentation par l’auteur, p. 6. (NDLR – Nous traduisons.)

[8] Voir son article 1 « La Terre Mère ».

[9] En 2009, sur l’initiative de l’État plurinational de la Bolivie, l’Assemblée générale de l’ONU a lancé le programme « Harmony with Nature » et fait du 22 avril le International Mother Earth Day. Toujours sur initiative bolivienne, la Déclaration universelle des droits de la Terre Mère a été pré

Federico Luisetti

Philosophe, Professeur d’études italiennes à l'Université de Saint-Gall

Rayonnages

Société Écologie

Mots-clés

Climat

Notes

[1] Les années 1990 sont celles des accords de Rio (1992) et du protocole de Kyoto (1997) – premiers jalons de la diplomatie climatique internationale et de son histoire faite d’échecs et d’instrumentalisation de la part des multinationales pétrolifères et des États pétroliers.

[2] Parmi les textes plus importants : Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017 ; Achille Mbembe, La Communauté terrestre, La Découverte, 2022 ; Dipesh Chakrabarty, Une planète, plusieurs mondes, CNRS Éditions, 2024.

[3] Bruno Latour, Face à Gaïa : Huit conférences sur le nouveau régime climatique, La Découverte, 2015. Latour emprunte cette idée à Isabelle Stengers, autrice de Au temps des catastrophes : Résister à la barbarie qui vient, La Découverte, 2009.

[4] Sophie Gosselin et David gé Bartoli, La Condition terrestre. Habiter la Terre en communs, Le Seuil, 2022, p. 101.

[5] Un colloque interdisciplinaire organisé par Sorbonne Université, « Des humains aux terrestres. Pour un nouveau récit du vivant », a récemment discuté de cette perspective.

[6] Sur ce thème voir Arturo Escobar, Michal Osterweil, Kriti Sharma, Éloge de la relationnalité: Se relier au vivant au-delà de l’humain, Actes Sud, 2025. Les partis d’extrême droite, et le mouvement MAGA étasunien en tête, ont compris la portée émancipatrice de la transformation terrestre. Pour en empêcher la réalisation, ils opposent à la consience écologique le négationnisme climatique et aux subjectivités terrestres le suprématisme blanc.

[7] Italo Calvino, Marcovaldo ovvero le stagioni in città, Mondadori, 2019. Présentation par l’auteur, p. 6. (NDLR – Nous traduisons.)

[8] Voir son article 1 « La Terre Mère ».

[9] En 2009, sur l’initiative de l’État plurinational de la Bolivie, l’Assemblée générale de l’ONU a lancé le programme « Harmony with Nature » et fait du 22 avril le International Mother Earth Day. Toujours sur initiative bolivienne, la Déclaration universelle des droits de la Terre Mère a été pré