Politique

L’assise littéraire du « Grand Remplacement » – anatomie d’une légitimation (1/2)

Journaliste

Paru en France en 1973 et récemment republié en anglais par une maison d’édition étatsunienne, le roman dystopique Le Camp des saints de Jean Raspail irrigue l’imaginaire du suprémacisme blanc. Le dispositif éditorial qui l’accompagne renseigne sur les stratégies de légitimation d’un texte phare pour l’extrême droite.

C’est un classique de l’extrême droite française qui n’avait pas connu de réédition en langue anglaise depuis près de vingt-cinq ans. Voilà que Le Camp des saints, roman dystopique écrit par Jean Raspail en 1973, a été réédité en septembre 2025. La maison d’édition américaine Vauban Books, qui en assure la publication, doit son nom au marquis de Vauban, urbaniste sous Louis XIV présenté ici comme le défenseur des « frontières naturelles ». Un patronage que le livre prolonge. Relatant l’invasion de la France, symbole de l’Occident, par un million de migrants venus d’Inde chercher l’espérance, il a posé les jalons de la pseudo-théorie du « Grand Remplacement » conceptualisée par Renaud Camus.

Pour tempérer l’extrémisme du roman et le rendre accessible à un public anglophone étendu, Le Camp des saints est retraduit par Ethan Rundell, aussi traducteur de Renaud Camus et dirigeant de la maison. Il bénéficie surtout d’une préface de Nathan Pinkoski, universitaire canadien diplômé d’un doctorat en sciences politiques à l’Université d’Oxford et membre du think-tank ultraconservateur Center for Renewing America, dont la priorité est d’infuser le nationalisme chrétien dans l’administration Trump.

Pinkoski est également le traducteur du Suicide français d’Éric Zemmour, dans une édition anglaise à paraître. En couverture de la nouvelle édition du roman de Raspail, le polémiste d’extrême droite et ancien candidat à la présidentielle de 2022 note : « Ce livre de Jean Raspail est l’histoire toujours d’actualité de Cassandre. Avant tout le monde, Raspail a prévu “le Grand Remplacement” des peuples européens par leurs homologues du Sud. Avant tout le monde, il a compris que ce qu’on appelait immigration était en fait une invasion. Il l’a dit, écrit, prédit. Mais Cassandre n’est jamais crue. »

L’introduction que livre Pinkoski pour cette nouvelle édition est adaptée d’un de ses articles intitulé « Spiritual Death of the West », publié en 2023 par First Things, un périodique chrétien


[1] Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, Robert Laffont, 2011.

[2] Michael Jeismann, La patrie de l’ennemi. La notion d’ennemi national et la représentation de la nation en Allemagne et en France, Paris, CNRS Éditions, 1997.

[3] Michel Foucault, cours au Collège de France, 1983–1984., cité par Michel Hastings, « De la vitupération. Le pamphlet et les régimes du “dire vrai ” en politique », Mots. Les langages du politique, no 91, ENS Éditions.

[4] Gaston Méry, La Libre Parole, 18 novembre 1987.

[5] James W. Underhill, « Dérives et déformation de la pensée : vision du monde et métaphore », in Denis Jamet (dir), Dérives de la métaphore, L’Harmattan, 2008. Cité par Marc Bonhomme, Philippe Wahl, Anne-Marie Paillet, Métaphore et argumentation, L’Harmattan, 2017.

[6] Jean Raspail, Le Camp des saints.

[7] Cité par Haig A. Bosmajian, « The Magic Word in Nazi Persuasion », ETC : A Review of General Semantics, vol. 23, n° 1, Institute of General Semantics, 1966.

[8] Macha Séry, « La mort de Jean Raspail », Le Monde, 10 août 2020.

[9] Jean Raspail, Le Camp des saints.

[10] Patrice de Méritens, « Jean Raspail : “Aujourd’hui, Le Camp des saints pourrait être poursuivi en justice pour quatre-vingt-sept motifs” ».

[11] Lucie Bernier, « Fin de siècle et exotisme : le récit de voyage en extrême-Orient », Revue de littérature comparée, vol. 297, no 1, 2001.

[12] H. Hazel Hahn, « Voyages extrêmes : les récits d’aventures en France à la fin du XIXe siècle », trad. Stéphane Bouquet, Sociétés et Représentations, vol. 38, no 2, Éditions de la Sorbonne, 2014.

[13] Jean Raspail, Adiós, Tierra del Fuego, Albin Michel, 2001.

[14] Explicitant le titre, l’auteur dit se référer au philosophe canadien George Grant et son ouvrage Lament for a Nation (1965).

[15] Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, 1986.

Juliette Heinzlef

Journaliste, normalienne diplômée en lettres modernes

Notes

[1] Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other, Robert Laffont, 2011.

[2] Michael Jeismann, La patrie de l’ennemi. La notion d’ennemi national et la représentation de la nation en Allemagne et en France, Paris, CNRS Éditions, 1997.

[3] Michel Foucault, cours au Collège de France, 1983–1984., cité par Michel Hastings, « De la vitupération. Le pamphlet et les régimes du “dire vrai ” en politique », Mots. Les langages du politique, no 91, ENS Éditions.

[4] Gaston Méry, La Libre Parole, 18 novembre 1987.

[5] James W. Underhill, « Dérives et déformation de la pensée : vision du monde et métaphore », in Denis Jamet (dir), Dérives de la métaphore, L’Harmattan, 2008. Cité par Marc Bonhomme, Philippe Wahl, Anne-Marie Paillet, Métaphore et argumentation, L’Harmattan, 2017.

[6] Jean Raspail, Le Camp des saints.

[7] Cité par Haig A. Bosmajian, « The Magic Word in Nazi Persuasion », ETC : A Review of General Semantics, vol. 23, n° 1, Institute of General Semantics, 1966.

[8] Macha Séry, « La mort de Jean Raspail », Le Monde, 10 août 2020.

[9] Jean Raspail, Le Camp des saints.

[10] Patrice de Méritens, « Jean Raspail : “Aujourd’hui, Le Camp des saints pourrait être poursuivi en justice pour quatre-vingt-sept motifs” ».

[11] Lucie Bernier, « Fin de siècle et exotisme : le récit de voyage en extrême-Orient », Revue de littérature comparée, vol. 297, no 1, 2001.

[12] H. Hazel Hahn, « Voyages extrêmes : les récits d’aventures en France à la fin du XIXe siècle », trad. Stéphane Bouquet, Sociétés et Représentations, vol. 38, no 2, Éditions de la Sorbonne, 2014.

[13] Jean Raspail, Adiós, Tierra del Fuego, Albin Michel, 2001.

[14] Explicitant le titre, l’auteur dit se référer au philosophe canadien George Grant et son ouvrage Lament for a Nation (1965).

[15] Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, 1986.