Politique

Le refrain de l’Apocalypse – anatomie d’une légitimation (2/2)

Journaliste

À la rhétorique alarmiste élaborée autour du Camp des saints, le préfacier de la nouvelle édition américaine de ce roman dit d’anticipation associe instrumentalisation de pensées décoloniales et grille de lecture maurrassienne mais maquille l’extrémisme du texte, insistant sur sa portée pragmatique pour le temps présent.

Nous avons observé dans le premier volet de cet article comment la préface de Nathan Pinkoski tente de légitimer le Camp des Saints en l’élevant au rang de dystopie orwellienne qu’aurait écrit un écrivain – Jean Raspail –, voyageur au fait de la rencontre de l’Autre.

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Cela, afin d’évacuer le racisme du roman présenté comme simple constat de particularismes culturels. La dégradation de l’étranger est pourtant une constante du roman, lequel se construit sur une rhétorique de la démarcation sous-tendue par une vision manichéenne des espaces. Cette conception du bien et du mal comme celle de deux forces antagonistes (l’Occident et le tiers-monde) est le terreau du mythe du Grand Remplacement.

Le mythe du Grand Remplacement : la colonisation inversée

La rhétorique du « Grand Remplacement » dans le Camp des Saints tient de plusieurs procédés :

— L’obsession du nombre, tel : « Nous aurions tenu un peu plus longtemps c’est tout, millions face aux milliards[1] ». La substantivation de l’adjectif tourné en nom met en avant « une propriété saillante et signifiante[2] ». Ici, la propriété déterminante de l’Occident, c’est d’être numériquement inférieure au tiers-monde.

— Une conception volontariste des flux humains. Le vocabulaire militaire joue son plein : « Ce n’est pas une multitude pitoyable qui avait débarqué là, mais une armée conquérante ».

— La violation des contours, au travers de verbes et expressions induisant la démarcation des bornes, le franchissement d’un seuil sacré : « Ils pénétraient dans les familles, les maisons, les villes ».

Le darwinisme social

Comme un écho, la préface de Nathan Pinkoski assimile la migration à une colonisation inversée de l’Occident par le tiers-monde, fomenteur d’un « génocide blanc » : « L’alpha est la culpabilité européenne. L’oméga est l’eurocide. » Ces deux phrases résument le darwinisme social. L’urgence est de remporter l’affrontement biologique des races, à moins de voir sa propre race exterminée.

Dans cette logique d’i


[1] Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other. Robert Laffont, 2011

[2] Chris A. Christine Anne Smith, La substantivation des adjectifs en anglais contemporain, thèse de Doctorat, Université Paris-Sorbonne, 2005.

[3] Jean-William Cally, La Bête dans la littérature fantastique, thèse de doctorat, université de la Réunion, 2007.

[4] Lire à ce sujet : Elisabeth Frazer et Kimberly Hutchings, « On politics and violence: Arendt contra Fanon », Contemporary Political Theory, vol. 7, n° 1, 2008.

[5] Franz Fanon, Les Damnés de la Terre, traduit par Constance Farrington, Grove Press, 1963.

[6] Frantz Fanon. Les damnés de la terre. La Découverte, 2000.

[7] Umberto Eco, À reculons, comme une écrevisse, Grasset, 2006.

[8] Jean Raspail, Le Camp des saints.

[9] La National Conservative Conference (NatCon) est une conférence annuelle qui promeut le national-conservatisme à l’international et fournit un socle intellectuel au trumpisme. Il s’agissait ici de la Miami National Conservatism Conference du 12 Septembre 2022.

[10] Jean Raspail : Une vie, une œuvre, des combats, Librairie Éric Fosse catalogue, n° 100, décembre 2022. L’ouvrage est un catalogue consacré à la bibliothèque et aux archives de Jean Raspail.

[11] Marine Le Pen, X, 13 juin 2020.

[12] Voir Jean-Marc Moura, « Un imaginaire du désir et de l’effroi », dans L’Image du tiers-monde dans le roman français contemporain, Presses universitaires de France, 1992. Voir aussi la préface de 2011 du Camp des saints qui mentionne les critiques élogieuses.

[13] Jean-Marc Moura, « Littérature et idéologie de la migration : Le Camp des saints de Jean Raspail », Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 4, no 3, 1988.

[14] Député conservateur britannique (1912-1998) connu pour son discours extrêmement controversé de 1968 intitulé “Rivers of Blood” où il use d’une rhétorique alarmiste sur l’immigration massive au Royaume‑Uni.

[15] Organisation conservatrice cofondée en 2021 par Nick Solheim. Dans l’article, Nick

Juliette Heinzlef

Journaliste, normalienne diplômée en lettres modernes

Rayonnages

LivresLittérature

Notes

[1] Jean Raspail, Le Camp des saints ; précédé de Big Other. Robert Laffont, 2011

[2] Chris A. Christine Anne Smith, La substantivation des adjectifs en anglais contemporain, thèse de Doctorat, Université Paris-Sorbonne, 2005.

[3] Jean-William Cally, La Bête dans la littérature fantastique, thèse de doctorat, université de la Réunion, 2007.

[4] Lire à ce sujet : Elisabeth Frazer et Kimberly Hutchings, « On politics and violence: Arendt contra Fanon », Contemporary Political Theory, vol. 7, n° 1, 2008.

[5] Franz Fanon, Les Damnés de la Terre, traduit par Constance Farrington, Grove Press, 1963.

[6] Frantz Fanon. Les damnés de la terre. La Découverte, 2000.

[7] Umberto Eco, À reculons, comme une écrevisse, Grasset, 2006.

[8] Jean Raspail, Le Camp des saints.

[9] La National Conservative Conference (NatCon) est une conférence annuelle qui promeut le national-conservatisme à l’international et fournit un socle intellectuel au trumpisme. Il s’agissait ici de la Miami National Conservatism Conference du 12 Septembre 2022.

[10] Jean Raspail : Une vie, une œuvre, des combats, Librairie Éric Fosse catalogue, n° 100, décembre 2022. L’ouvrage est un catalogue consacré à la bibliothèque et aux archives de Jean Raspail.

[11] Marine Le Pen, X, 13 juin 2020.

[12] Voir Jean-Marc Moura, « Un imaginaire du désir et de l’effroi », dans L’Image du tiers-monde dans le roman français contemporain, Presses universitaires de France, 1992. Voir aussi la préface de 2011 du Camp des saints qui mentionne les critiques élogieuses.

[13] Jean-Marc Moura, « Littérature et idéologie de la migration : Le Camp des saints de Jean Raspail », Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 4, no 3, 1988.

[14] Député conservateur britannique (1912-1998) connu pour son discours extrêmement controversé de 1968 intitulé “Rivers of Blood” où il use d’une rhétorique alarmiste sur l’immigration massive au Royaume‑Uni.

[15] Organisation conservatrice cofondée en 2021 par Nick Solheim. Dans l’article, Nick